Le CD : qu’ajoute ou que retire le visuel à l’audio ?
« Une chanson, c’est une compagnie, c’est bien utile pour entreprendre un voyage solitaire.
On peut se confier à elle, lui tenir la main, lui souhaiter bonne chance, entendre ses secrets.
[On] serait comme une âme en peine sans une chanson. »
Joseph O’Connor
À cette question posée par Reims-Oreille, j’ai eu envie de donner la forme d’une conversation animée entre trois interlocuteurs.
Je vous les présente :
A : un auditeur irréductible qui résiste encore et toujours à l’envahisseur audiovisuel.
B : un auditeur éclairé aussi, mais plus nuancé, un peu philosophe sur les bords.
C : une chansonneuse (*) pas connue tenue, au-delà de ses pratiques artistiques, de jouer le jeu d’une communication promotionnelle minimale.
Bien entendu, ces quelques répliques ne prétendent pas faire le tour de la question et le débat reste ouvert…
La scène se passe dans le salon de A où les trois amis, réunis par leur passion commune pour la chanson, discutent.
A — Quand on voit à quel prix se vendent les CD physiques – et je ne parle même pas de la Fnac ou de Virgin, mais même des sites de chanteurs non médiatisés –, on se dit que le téléchargement a du bon (le téléchargement légal, of course ; je ne suis pas pour priver les artistes de toute forme de revenu).
C — D’un point de vue économique, oui, ça a certainement du bon, du moins pour le public. D’un point de vue artistique, ça se discute. Je ne sais pas si c’est uniquement une question de générations, mais il y encore quelques personnes qui tiennent à l’« objet CD » en tant que support visuel du « produit » audio, lequel demeure évidemment la motivation première de l’achat de l’album.
B — En l’occurrence, le support visuel en question ne fait que remplir la fonction très prosaïquement commerciale d’emballage. Les lois du capitalisme sont telles qu’il faut bien que la musique, par définition immatérielle, trouve un support matériel par lequel être vendue, en magasin du moins.
A — Pourquoi pas dans ce cas une simple pochette en papier, avec juste le nom des auteurs, compositeurs et interprètes et les mentions légales ? Moi, ça me suffirait largement, et ça réduirait considérablement le coût de production et a fortiori le prix de vente ! Du même coup, le CD serait plus accessible à plus de gens.
C — Une pochette en papier ? Avec un rond de Cellophane au milieu ? Baaaah ! Quelle tristesse !… Et pourquoi pas un boîtier cristal, tant que tu y es ? (Je déteste les boîtiers cristal, ça utilise plein de produits pétroliers et l’été ça fond quand on les oublie dans la voiture – qui, en plus, utilise plein de produits pétroliers elle aussi.)
B — Je ne suis pas persuadé que les gens achèteraient plus de CD physiques s’il n’y avait pas un support visuel digne de ce nom. Ce n’est pas qu’une question de coût. Sur Internet, OK, c’est un autre fonctionnement – encore que les sites de téléchargement font aussi usage de visuels. Mais à quoi ressemblerait un magasin de disques s’il n’y avait que des pochettes en papier toutes bêtes ou, comme dit C, des boîtiers cristal sans jaquette, avec seulement quelques noms dessus ? Je suis sûr que même toi, A, ça ne te donnerait pas envie.
A — Sincèrement, je crois que ça ne me dissuaderait pas, au contraire. Les CD, je les écoute, je ne les regarde pas ! Les chansons sont faites pour être entendues, pas lues ni regardées. Tout comme les chanteurs et les chanteuses doivent être juste écoutés, parce que dans l’absolu, on se fout de la gueule qu’ils ont.
C — C’est pas faux, mais…
B — Ton point de vue est très pur, voire puriste, mais il ne tient pas la route, tout simplement parce qu’il fait abstraction d’une dimension essentielle de la société, audio-visuelle par excellence, dans laquelle nous vivons. Tu ne peux pas nier qu’aujourd’hui tout passe par l’image. Ne serait-ce que parce que la télévision est la nouvelle dictature en ce bas monde. Sauf à décider d’aller chanter ses chansons à trois cocotiers sur une île déserte, tout artiste a besoin d’un minimum de médiatisation, et l’audio-visuel en est le vecteur de base. C’est très noble de ta part de vouloir résister à cela, mais ça fait un peu combat de David contre Goliath.
C — En même temps…
A — Rappelle-moi comment s’est terminé le combat de David contre Goliath ? Il faut des îlots de résistance dans ce monde de fous ! Je défends la chanson pour ce qu’elle est, à l’état brut, sans toutes les fioritures médiatico-promotionnelles qui la dénaturent. Sans, justement, le diktat de la promotion audiovisuelle, qui fait que tant de chansonneurs de nos jours ne trouvent pas leur public ; ni le public ses chansonneurs.
C — C’est bien là le…
B — Ne confondons pas tout. Tu es en train de parler de la standardisation du goût du public savamment orchestrée par les industriels de la musique pour qu’ils puissent vendre leur daube au détriment des artistes qui ont quelque chose à dire. Je ne vois pas le rapport avec ton rejet d’un support visuel associé à l’audio.
A — Il est complètement là, le rapport, pourtant. Tu viens de dire qu’aujourd’hui tout passe par l’image. C’est très symptomatique de notre culture du zapping. Le syndrome de la télécommande. On veut tout voir à la fois, on passe d’une image à l’autre d’un simple clic, mais ce faisant on ne voit plus rien. Et on écoute encore moins. On n’a pas le temps. Il faut aller vite, vite, consommer de l’image, consommer du son. Pourquoi se fatiguer à explorer, découvrir ? Les médias choisissent pour nous. On ne prend plus la peine d’aller à la rencontre d’un univers musical ou poétique singulier. On ne prend plus le risque de s’ouvrir – vraiment s’ouvrir, pas comme un consommateur, mais comme un vrai auditeur, un auditeur digne de ce nom – à l’expression de l’autre. Ce n’est pas franchement dans l’air du temps que d’accepter de se perdre, de s’émouvoir. Quand tu laisses ta porte ouverte à l’émotion de l’autre, tu t’exposes à ce que cette émotion touche la tienne, jusqu’à t’amener, peut-être, à contacter des zones de toi que tu aurais plutôt envie de laisser dans l’ombre. D’abord parce que tu n’as pas le temps de t’écouter vraiment, accaparé que tu es, comme tout le monde, par ton struggle for life quotidien. Ensuite parce que tu en as un peu peur, à cause des petits ou grands bouleversements que cela pourrait occasionner dans ta tête, dans ta vie…
C’est bien pour cela que l’image est tellement valorisée dans notre société du moindre effort. En s’imposant à nous, non seulement elle nous dispense de la curiosité d’aller vers l’autre…
C — Savoir s’effacer pour permettre l’émergence de l’autre, comme disait je ne sais plus quel mec bien.
A — … non seulement elle nous dispense de la curiosité d’aller vers l’autre, donc in fine vers nous-mêmes, mais en plus, elle nous dit ce qu’il faut voir et écouter. C’est un excellent outil de manipulation des foules, parce qu’elle nous brosse dans le sens du poil, qui est, il faut bien le dire, celui de la facilité, voire de la veulerie.
B — Oouucchhh ! Je ne vois toujours pas trop le rapport, mais à part ça, c’est joliment dit. J’ai quand même l’impression que tu as tendance à jeter le bébé avec l’eau du bain.
C — Je peux en placer une ?
A et B — Vas-y.
C — Merci. De toute évidence, A, ta sensibilité personnelle te porte vers des émotions esthétiques plus auditives que visuelles. Ce qui n’empêche qu’il y a du vrai dans ton analyse, même si elle est un peu hors sujet. Je comprends que tu rejettes le côté spectaculaire mis en avant par le show-business, mais le show-business n’est pas notre propos ici. Ce que je voulais dire depuis tout à l’heure, c’est que, aussi paradoxal que ça va peut-être te paraître, l’« objet CD », avec sa jaquette, son livret, bref avec tout son support visuel, l’« objet CD » peut représenter, lui aussi, une forme de résistance au fait que la chanson tende à se réduire à un banal produit de consommation. Une résistance à cette démesure de musique numérisée, au point que certains se plaisent à dire qu’ils ont sur leur mp3 ou dans leur ordi plus de chansons qu’ils n’auront jamais le temps d’en écouter dans toute leur vie.
B — Oui, c’est assez curieux comme attitude. Une façon inconsciente de vouloir repousser les limites de leur propre finitude ?
C — Va-t’en savoir, Schopenhauer. Mais à l’inverse de la culture du zapping que tu évoquais, l’« objet CD » incite à prendre le temps de la contemplation, aussi bien visuelle qu’auditive – si tant est qu’on puisse parler de contemplation auditive, mais on va dire qu’on peut ! L’« objet CD » invite à se poser, à se rendre disponible pour la découverte, pour le voyage. Tu mets le CD sur la platine, tu laisses le son remplir la pièce et, aussi longtemps que tu as la pochette entre les mains, tu te mets sur « pause », tu interromps le tourbillon de tes activités de subsistance. Aussi longtemps que tu as la pochette entre les mains, tu n’as rien d’autre à faire que plonger dans l’univers de l’artiste que tu es en train d’écouter. Tu prends le temps… Le visuel de la pochette est un guide supplémentaire dans ton immersion. Tu caresses le papier, tu le respires, tu regardes la jaquette, tu feuillettes le livret, tu lis les paroles, les noms des musiciens, tu rêves… Tu mobilises tous tes sens, pas seulement l’ouïe. Et si la pochette est réussie, loin de parasiter ton écoute, elle t’y accompagne.
A — C’est bien là le problème. Tu peux être incité à acheter un album parce que la pochette est super belle, avant de t’apercevoir que les chansons sont nazes.
B — Si le contenu ne tient pas les promesses du contenant, ça s’appelle tromper sur la marchandise. Mais là, on est encore dans une logique showbiz. Imagine qu’inversement les gens se détournent d’un artiste qui fait des pochettes merdiques, voire pas de pochette du tout, parce qu’il s’en fout, il est au-dessus de ça, alors que sa musique est sublime ? Ça ressemblerait à de l’auto-sabotage, non ?
C — Pour se permettre ça, il faut être déjà super connu. Pour ne plus avoir besoin du visuel, il faut déjà être passé à travers tous les filtres de la médiatisation, avoir été vu, vu et revu. Pour quelqu’un qui en est à essayer de se faire connaître, ce serait effectivement de l’auto-sabotage.
A — C’est bien pour ça que le visuel associé à l’audio est un piège. C’est bien pour ça que je m’en méfie et que, je persiste et signe : pour moi, ce qui compte, c’est la chanson, pas ce qui l’entoure. Et quand un artiste présente une chanson, c’est la chanson qui m’intéresse, pas la pochette, pas le look du mec ou de la fille, pas même sa prestation scénique… Finalement, il n’y a que le fond qui trouve grâce à mes yeux.
B — C’est ça, tu es un essentialiste. Bon, un idéaliste. Bon, un utopiste.
C — Ça y est, B sort l’artillerie des mots en -iste.
B — Légèrement manichéen aussi. La méchante forme contre le gentil fond… Je rigole.
A — Très drôle. Laissez-moi terminer. La forme n’a aucune importance. Qu’elle soit visuelle ou même sonore, d’ailleurs. Je ne suis pas non plus extrêmement attaché à la qualité de l’enregistrement. Un vieux magnéto à K7 tout pourri, ça me va très bien.
B — Ah ! bon ? C’est dingue, ça. On a la chance d’avoir du super matos aujourd’hui, et d’avoir accès à un son quasi parfait. Je ne vois pas en quoi un super son plus une belle pochette contrarieraient ta vision immaculée de la chanson.
C — Putain, les mecs, on est en train de transformer le sujet en un combat de boxe, Battling Visuel contre Audio Joe ! Pourquoi vouloir absolument les opposer ? On le sait bien qu’aujourd’hui, la chanson fait difficilement l’économie de la photo, du clip ou de la vidéo. Ces moyens de diffusion n’ont rien d’infamant ni de réducteur pour la chanson, si la chanson est bonne ! Ce ne sont des pièges à con que si la chanson est naze ! Pourquoi mettre en concurrence des modes d’expression artistiques différents alors qu’ils se complètent pour concourir à créer du beau ? C’est l’utilisation du visuel à des fins publicitaires, c’est enrober une daube dans un bel habillage pour la faire passer pour une bonne chanson, c’est ça qui est contestable, pas le visuel entant que tel.
A — Peut-être.
B — C’est ce que je me tue à vous dire depuis tout à l’heure.
C — Il ne faut pas oublier que par nature, la chanson est métisse. Elle est la fille de la poésie et de la musique. L’enfant chérie d’Érato et d’Euterpe.
A — Hé hé… Quelle opportuniste… Tu surfes sur la vague de la famille homoparentale !
C — Si tu veux… Mais surtout multiethnique ! Puisque dès le départ la chanson est de sangs mêlés, pourquoi lui refuser d’autres parentés ? Elle pourrait très bien avoir pour frères ou cousins les arts de l’image, peinture, dessin, photo, graphisme, vidéo… Sans compter les arts scéniques. Plus l’enfant a des origines différentes, plus il est beau et en bonne santé, c’est bien connu !
B — Ça m’aurait étonné qu’on n’ait pas droit au couplet peace and love mes frères.
C — En tout cas, moi j’aurais été drôlement frustrée si je n’avais pas pu travailler sur l’aspect visuel de mon album ! J’y ai mis autant de sens que dans l’enregistrement lui-même. Pour moi, c’était vraiment crucial d’associer plusieurs expressions artistiques sur un même objet. De réaliser l’album de bout en bout, sous tous ses aspects. C’était important, au-delà de l’enregistrement ultra-peaufiné de mes chansons, de créer un bel objet visuel. De même que je tenais à ce que les arrangements jettent des ponts entre différents styles musicaux, qu’il y ait plein d’influences mélangées, de même je voulais qu’il y ait des ponts entre mes chansons et le visuel du CD, comme entre les divers modes d’expression (photo, dessin, peinture, graphisme) que j’ai utilisés pour ma pochette.
A — À vouloir des ponts partout, tu aurais dû être ingénieur aux Ponts et Chaussées.
C — Hi hi hi, c’est clair. Ou le mois de mai. Tout ça pour dire que dans ma démarche, le visuel était indissociable du CD audio lui-même. J’ai attaché énormément d’importance à la pochette de mon album, j’ai fait en sorte qu’elle ait le plus de cohérence possible avec les chansons dont elle est censée donner une première clé.
B — Un bel écrin pour un beau diamant… Comment elle se la pète, celle-là !
C — Ben oui, c’est un peu ça… Enfin, tu comprends ce que je veux dire.
B — Mmmaaaahh oui, je comprends.
C — Cela dit, c’est sûr qu’il faut se méfier de l’image quand elle est là non pas pour stimuler l’imagination, mais pour la limiter. Je pense aux films tirés de romans. Le réalisateur décide pour nous de quelle tête vont avoir les personnages, alors qu’en lisant le roman on s’était fait notre propre image d’eux. Un film tiré d’un livre est souvent décevant. Mais c’est différent pour la chanson, parce que le chansonneur n’est pas un personnage de fiction. On a moins besoin de l’imaginer puisqu’il existe vraiment.
B — À propos d’écrin et de diamant, récemment j’ai assisté à un concert, la Grande Messe en ut de Mozart, avec un chœur grandiose et des solistes sublimes. Ça se passait dans une église carrément hideuse, sans aucun cachet, avec plein de bondieuseries en toc. Eh bien, cette dysharmonie entre la beauté de ce que j’écoutais et la laideur ce que j’avais sous les yeux a quand même un tout petit peu cassé la magie du moment. Je ne dis pas que mon plaisir en a été gâché, mais je suis sûr qu’il aurait été décuplé si ce concert avait été donné dans un lieu en cohérence esthétique avec la qualité musicale.
A — Alléluia… Quelqu’un reveut du café ?
Marianne Colombier
(*) chansonneuse : Comme on dit si joliment au Québec – un mot qui est, convenons-en, beaucoup plus avenant que l’administratif ACI (auteur compositeur interprète) des Sacem et consorts, et aussi plus adapté que « chansonnier » au sujet qui nous occupe.