Louis Ville
RO : Bonjour. Je viens de découvrir « A choisir ». Je dois dire que c’est grâce à ce hasard qui fait bien les choses que l’album tourne en boucle sur ma platine. Et comme il faut bien commencer cet entretien, autant se débarrasser tout de suite de la question bête : si je dis Arno, Arthur H, Tom Waits, je suis lourdingue ?
Louis Ville : Si je disais oui, je mentirais un peu, si je disais non, je mentirais encore plus.
RO : Si je parle de Jamait, Vladimir Vissotsky ou Travis Bürki, c’est pareil ?
LV : Si je disais oui, je mentirais un peu, si je disais non, je mentirais encore plus.
RO : « A choisir », c’est ta chanson préférée du dernier album ?
LV : C’est la première chanson qui se trouve sur un de mes albums capable de m’émouvoir et pour ça, oui, c’est ma préférée.
RO : « A choisir », c’est aussi le nom de ton dernier album, mais… à choisir entre Sarko, Sego et Bayrou, on garde quoi ?
LV : Le nom des lessives change, le résultat est le même.
RO : Pourquoi finir l’album avec ce Nicolas-là ?
LV : Quant à terminer sur cette chanson, je suis un peu dérouté par la passivité des gens devant la menace d’un nouveau “Nicoléon Sarkoparte” et ce petit lieutenant est un beau parleur dangereux. Comme il ne m’intéresse pas, mais que je ne suis pas autiste, ce morceau est une façon d’exprimer mon opinion sur cet homme de petite taille, il ne mérite pas plus.
RO : Pour l’intermittence, ça te fait peur ?
LV : Je crois qu’ils ont déjà fait ce que la connerie humaine fait de mieux, mettant dans une situation précaire des tas d’artistes et de techniciens au talent indéniable. Ils aimeraient très certainement que l’on revienne au mécénat, au temps où l’artiste était obligé de brosser dans le sens du poil son bienfaiteur. Comme ça, les saltimbanques n’auront qu’à fermer leur gueule ! C’est ce qu’on nomme la liberté artistique de droite….
RO : Louis Ville, c’est du rock ou de la chanson ?
LV : Voilà la question ! Ai-je une réponse ?
Je vais répondre comme Alain Delon : Louis Ville est une éponge qui a eu le merveilleux privilège de naître dans un pays où toutes sortes de courants musicaux se sont croisés, ont flirté ensemble avec plus ou moins de réussite. Mais le fait est que j’ai tout avalé, gourmand que je suis, depuis le début des années soixante, et aujourd’hui je digère encore.
RO : Et Brel ?
LV : Brel m’a fait chialer, “à choisir” est mon hommage, et tant d’autres m‘ont bouleversé…
Bref, je ne revendique aucune famille, ça m’énerve !
RO : On n’y peut rien. On écoute, on trouve des ressemblances, parce qu’on en cherche et qu’on a besoin de « ranger » dans des boîtes, mais aussi pour donner envie de partager avec les autres. Et, à la fin, on se dit que c’est du Ville !
LV : Je suis ce que je suis, heureux de ne pas pouvoir être catalogué.
RO : Y a beaucoup d’amour dans tes chansons !
LV : L’amour est le thème parmi les thèmes, qu’il soit heureux ou malheureux, c’est encore ce sentiment que personne ne contrôle, gratuit, et qui vous mène en des contrées extraordinaires ou pitoyables, vous transporte vers l’infiniment grand ou l’infiniment petit. J’aime l’amour, qu’il soit fraternel, charnel, passionnel, fusionnel. Et donc il m’inspire sous toutes ses formes.
RO : Et l’amour maternel ?
LV : Pour ce qui est du “maternel”, j’ai encore jusqu’à la fin de ma vie pour faire mon “travail” dessus, mais je ne pense pas pouvoir écrire quoi que ce soit, ce doit être une forme de pudeur…
RO : Je voyais dans « L’Ange » une chanson de cet ordre-là. Non ?
LV : On pourrait le penser, c’est vrai. Cette chanson est une commande sur le thème du SIDA et autres MST et la difficulté à concilier la vie de plaisir avec ces fléaux dévastateurs. Et la jeune fille qui s’émancipe, devient femme, ne comprend pas les craintes de sa mère, elle ne désire qu’une chose, voler, jouir de cette nouvelle vie qui s’offre à elle. Et je la comprends, le SIDA n’avait pas encore fait son apparition à l’époque où je butinais allègrement les fleurs de la vie avec une insouciance libertaire et je n’aurais pas compris que l’on vienne m’emmerder à ce moment là…
RO : Et Dieu dans tout ça ? Dans ton hymne à l’amour qui s’appelle « L’Amour », comme dans « A choisir », tu les égratignes un peu, les bigots radins et ceux qui prient pour ne pas aimer !
LV : Encore un qui m’énerve bien, tellement il est absent. C’est le paradoxe de l’humanité, cette entité. Faut être sacrément gonflé pour se prétendre de confession catho, juive, ou… (on met ce que l’on veut), prétendre avoir un dieu qui guide nos pensées et être aussi égoïste, méprisant et ambitieux. La droite s’est toujours convaincue que dieu est amour, où ça ?
RO : Jean-Louis Foulquier a dit que Ferré aurait été content de ta reprise de « Y en a marre » : t’es d’accord ?
LV : Il ne m’est pas venu à l’esprit d’imaginer ce que Ferré aurait pu penser, cette chanson est un hymne révolutionnaire, donc universelle. Son fils m’a dit que lui en était très content.
RO : C’est du rock, Ferré ?
LV : Et Johnny, c‘est du rock ?
Dans la modernité et l’engagement des propos, oui, pour moi, c’est rock, mille fois plus que le futur belge.
RO : La « complainte de Kesoubah » de Tranchant : pourquoi ce choix ? Casse-Pipe l’a chantée : tu connais ?
LV : J’ai partagé une scène avec feu Casse-Pipe, je connais.
C’est au travers de Marianne Oswald que j’ai connu cette chanson. Je suis un grand fan de cette dame qui a chanté de magnifiques poètes, de Kurt Weill à Prévert en passant par Cocteau… et Jean Tranchant.
La complainte est encore d’actualité, même si elle décrit un quotidien désuet, il suffit de transposer et le sens est toujours là. C’est un morceau très rock dans le ton et les propos.
RO : Tu peux préciser « rock dans les propos » ?
LV : Comme déjà dit plus haut à propos de Ferré, c’est dans le texte que je trouve la puissance rock’n’roll, cette insolence qu’il faut replacer dans le contexte de l’époque.
Marianne Oswald, entre les deux guerres, déclenchait des affrontements très violents lors de ses concerts, les uns la trouvant révolutionnaire anarchiste méprisable, les autres l’adulant comme l’égérie de la révolte contestataire. Et quand on déchaîne tant de passions, il y a du rock dans l’air.
RO : Mais la chanson réaliste française me semble aussi faire partie de ton univers ? « Mon amant de Saint-Jean », en titre à peine caché sur Hôtel Pourri, c’est un hommage, un clin d’oeil ou une provoc’ ?
LV : C’est un plaisir égoïste. Il est rare de se retrouver devant une chanson comme celle-ci et de se dire qu’on pourra la chanter, lui apporter son flot d’émotions. Pas d’hommage dans tout ça, juste une mélodie, des paroles simples qui, quand vous les interprétez, vous transportent très loin.
Puis quand j’ai entendu la version de Bruel, j’ai arrêté de la chanter, le mal était fait.
RO : Pourquoi chanter « les ours » sur ce dernier album ?
LV : Il me fallait un animal avec une certaine ambiguïté, l’air doux, symbole de l’enfance et des beaux rêves. Il fallait aussi que cet animal soit un monstre de puissance, dangereux, prédateur à ses heures et vert de temps en temps. Il existe une tradition dans ce domaine de la caricature et je n’ai fait que suivre les voies qui étaient déjà tracées
RO : François Pierron tient la contrebasse sur « Attends-moi ». Qui dit Pierron, dit Loïc Lantoine. Et sur le dernier album de Lantoine, il y a « Jour de lessive ». Texte qui n’est pas de Lantoine, mais de Gaston Couté. Et ce texte est proche de « L’Ange »…
LV : On est aussi dans le même ordre de rapport, c’est vrai. Couté, je ne connais pas, m’en vais essayer de découvrir son univers. Je ne suis pas un érudit, le hasard, les rencontres font que je tombe sur un poète qui me touche, me parle, alors je me tente à le chanter.
La littérature qui m’accompagne depuis toujours est anglo-saxonne, ce sont des grands qui m’ont aidé à forger mon imagerie réaliste et le plaisir de les lire est intact malgré les ans.
RO : Qui sont ces grands ?
LV : Ces grands sont Cormac McCarthy, Burroughs, Kerouac, Morrison, Roth, Himes, Charryn, et des tas d’autres. Ils ont à mes yeux tous le goût du réalisme sublime, une imagerie magnifique, ils savent me faire voyager.
RO : « Hôtel pourri », ça te semble loin de ce que tu fais maintenant. Tu as l’impression de faire autre chose aujourd’hui ?
LV : « Hôtel pourri » n’est pas loin, mais comme mes chansons participent de ma thérapie, on enlève une couche et une autre problématique se tient toute prête à surgir. C’est une chanson que j’interprète toujours avec autant de plaisir et d’émotion.
RO : Je ne parlais pas de la chanson « Hôtel pourri », qui est très chouette. Je parlais de l’évolution de Louis Ville depuis 1999, sortie de l’album « Hôtel Pourri », qui est un bon album.
LV : Quant à l’album, je ne regrette rien, le mixage s’est fait sans moi, c’est la seule chose que je voudrais refaire. Si j’étais resté figé sur chaque période de ma vie, à exploiter mon filon, je ne pense pas que je pourrais être heureux en regardant derrière moi.
RO : Alors en quoi Louis Ville a changé en près de huit ans ou est-il toujours dans la même logique ?
LV : Je vais où le vent me mène, la logique est toujours la même, simple et constante, se faire plaisir, observer, jouir, pleurer, en bref, ça s’appelle vivre.
Le temps passe et huit années sont une belle tranche de vie où des tas d’événements m’ont émerveillé, endeuillé, énervé. Je suis suffisamment lucide sur mon travail pour savoir que la route empruntée n’est pas la plus facile, chaotique à souhait. Mais je ne me suis pas encore perdu et ai l’impression d’avoir conservé cette même logique, cette constance.









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