François Corbier
R.O. = Bonjour, François. Tes maîtres, c’est qui : Dylan, Brassens, La Fontaine ou un autre ?
François Corbier : J’ai poussé avec Brassens à la radio, La Fontaine à l’école et Dylan à l’âge des révoltes (tardives) A n’en pas douter c’est Brassens et Dylan qui me servent encore de point de mire, d’ailleurs je n’aime pas la voix de La Fontaine.
R.O. = Tu te considères comme un chanteur à texte ou un chansonnier à musique ?
FC : Toutes les chansons ont un texte. Plus ou moins intéressant, mais toutes en ont un, ou alors ce n’est pas de la chanson, mais de la musique. La chanson ne peut se passer du texte, alors que la musique le fait aisément. Je me sens certainement chansonnier. J’ai d’ailleurs travaillé plusieurs années au Caveau de la République et en cabaret « rive gauche », où le texte est considéré comme l’élément principal de la chanson. Ce qui est à mon sens une petite erreur, car sans musique… ben, y a pas de chanson ! Pas simple tout ça.
R.O. = Tu te sens « chanteur engagé » ?
FC : Je ne me sens pas un chanteur engagé, mais j’ai souvent l’impression que mes camarades sont des chanteurs dégagés. Nous sommes dans une période étrange, où on dit si peu de choses que lorsqu’un chanteur raconte un peu le monde comme il le perçoit, on voit immédiatement en lui un chanteur à textes, un chanteur engagé. Je n’ai pas d’autre message à délivrer que celui de tenter de distraire le public sans le distraire de son existence… Il me semble que la chanson est un bon moyen de raconter des histoires. Je me souviens d’un chansonnier, Robert Gamelin, qui m’avait raconté qu’à la grande époque des chansonniers, lorsque les politiciens venaient écouter leurs chansons, les réalisateurs de cinéma venaient aussi et ceux-ci disaient parfois aux chansonniers : « Avec une de vos chansons, il y a matière à faire un film » . J’aime bien cette idée d’une chanson qui expose un sujet, le développe et le conclut.
R.O. = Le monde est-il aussi désespérant que tu le décris et es-tu aussi désespéré que tu le chantes ?
FC : Oui. Sans cesse je lis, je vois, j’entends des choses qui me foutent la gerbe ! Si j’étais un violent, je rentrerais dans le tas. Par chance, taillé comme je suis… Bref ! La seule manière de m’en sortir, c’est de rire ou de sourire de cette fange. Je ne vois pas d’autres échappatoires. Dire. Témoigner. Raconter. Et rire pour ne pas pleurer.
R.O. = Éprouves-tu le besoin d’avoir des choses à dire ?
FC : J’ai eu, il y a quelques années, une longue période de doute. Alors j’ai vidé ma cave, puis j’ai repris ma guitare. J’ignorais totalement ce que j’allais faire avec elle, mais comme elle avait été à l’origine de mon existence de saltimbanque, je me suis dit qu’elle me serait certainement utile. Puis je me suis mis à casser des murs de pierres pour agrandir mon logement. Et plus je frappais la caillasse, plus des idées germaient. Alors entre deux coups de masse, j’allais chercher un stylo et j’écrivais ce qui me passait par la tête. C’est à cette époque qu’est née cette chanson sur l’Erika. Il est évident qu’elle découle totalement de la version de Graeme Allwright de la chanson de Bob Dylan « Who Killed Davey Moore ». En brisant mes murs, j’ai fait comme le faisaient les bluesmen et les folkeux, j’ai repris la mélodie qui me trottait dans le crâne et j’y ai mis un nouveau texte en faisant évoluer les harmonies. Au bout du compte la chanson me ressemble. Satirique et humoristique sur un sujet grave et douloureux. J’aime bien dire des choses. Il me semble que lorsqu’on a la chance de pouvoir se servir d’un microphone et d’avoir un public, il n’est pas inutile de donner ses sentiments. Je veux me souvenir de la phrase de Jean Ferrat : « Je twisterais les mots s’il fallait les twister pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez »… Ma démarche est bien celle-là. Dire des choses, mais, ma nature étant plutôt humoristique, je m’applique à le faire en cherchant le rire, ou le « sous rire ». Je présume que si j’avais eu la chance d’avoir une jolie voix, je n’aurais sans doute pas mis autant d’humour dans mes chansons…
R.O. = Qu’est-ce qui t’a fait chanter et qu’est-ce qui te fait chanter encore aujourd’hui ?
FC : Le bonheur de rencontrer des personnes dont j’ignore tout et qui ont la gentillesse de me laisser croire que je leur fais du bien avec mes petites sérénades.
R.O. = Tu t’imagines allant de concert en concert, ta guitare en bandoulière, le pouce levé le long des routes ?
FC : Lorsque je faisais du cabaret, souvent je terminais le programme des établissement qui m’avaient engagé et, comme je n’avais pas mon permis de conduire, lorsque le public me demandait d’en chanter une autre et encore une autre, j’acceptais en disant (chantage) : « Je veux bien, mais il faudra que quelqu’un me raccompagne chez moi ! » Et ça marchait. Il y avait souvent un type qui se dévouait pour traverser Paris et me ramener chez moi avant de repartir chez lui, souvent de l’autre côté. C’était une forme de stop…
R.O. = Le blues ?
FC : J’ai découvert le blues avec Mississipi John Hurt, Charley Paton, Robert Johnson et quelques autres, mais je ne savais pas que mes chansons entraient pour une part dans cette manière de faire. Il m’a fallu bien des années pour le comprendre et l’admettre. J’aime toujours le blues, surtout lorsqu’il n’y a qu’une voix et une guitare. Eric Bibb par exemple pour citer un moderne.
R.O. = Tu as écrit quelques chansons qui semblent sorties du folklore, c’est ton truc ?
FC : Je présume que si j’en écris c’est que j’ai aimé ce genre de chanson folklorique où le public répète ce que dit le chanteur et que j’aime encore ça… Brassens l’a fait avec le « Roi des cons », Béart faisait chanter le public. On retrouve ça aussi chez Bruant. Pourtant aucun des trois ne sont des folkeux. Le blues pionnier se fait par la répétition du premier vers. Dans l’album « Toi, ma Guitare et Moi » il y a aussi une chanson de ce type « Les Épinards », qui tout en riant et en faisant chanter le public sur des notes faciles traite tout de même des commandos anti-avortement. Et, dans « Belette », les enfants se font violer au commissariat. Comme dans la vrai vie…
R.O. = La vieillesse, la mort, le temps qui passe ?
FC : Je prends mes cachets tous les jours. Je n’ai pas encore de canne, mais je sais que ça viendra… Je perds la vue. Je n’ai déjà plus mes dents, mes cheveux ont quitté le front. Il y a peu de chance qu’on fasse appel à moi pour faire des médailles aux Jeux Olympiques. Je crois que le Général avait raison : « La vieillesse est un naufrage » ! M’en fous ! Je veux continuer à rire et à regarder ce monde lamentable en hurlant de joie ! Vive les vieux !
R.O. = Et Dieu dans tout ça ?
FC : Dieu en tant qu’idée philosophique ce n’est pas plus con qu’autre chose, mais ce qui est terrible, ce sont toutes ces personnes qui sont persuadées de parler en direct avec le Seigneur et qui nous infligent leurs salades ! Tant que c’est pour nous obliger à manger du poisson ou nous expliquer qu’il n’est pas con de se laver les mains, passe, mais lorsqu’il s’agit d’envoyer des gamins en tuer d’autres pour leur apprendre les bonnes manières, il me semble, sous toutes réserves, qu’il y a abus… Alors Dieu, si on veut, mais ses prêtres, jamais ! Quels que soient les prêtres ! Zou ! Dehors !
R.O. = « Presque parfait », c’est le petit dernier ? Comme se présente-t- il ?
FC : Il est circulaire dans un étui carré. La pochette est dessinée à la main et il y a 15 titres plus une redite. Soit 16 chansons folkeuses, jazzeuses manouches, bluesy. J’ai fait le maximum pour raconter au mieux des histoires tristes pour faire rire. Je sais qu’on ne rira pas de toutes, certaines même tirent un peu les larmes, mais je crois qu’il s’agit d’un bon disque destiné à ceux qui aiment les histoires, pour ceux qui aiment rire et pour ceux qui savent et aiment écouter des chansonnettes plus avec leurs oreilles qu’avec leurs pieds… Si ça se trouve, Chorus en parlera, même si « j’ai abruti des générations d’enfants », va savoir…
R.O. = Tu aimerais passer à la télé ?
Chanter une chanson ou deux dans une émission oui. Pourquoi pas ? Mon métier passe aussi par là. J’ai quitté volontairement la télé, parce que je ne m’y amusais plus, mais y retourner pour y faire une nouvelle fois l’animateur à temps complet, ce serait anéantir toute crédibilité vis à vis de ce que je fais aujourd’hui. J’ai mis plus de dix ans à remonter doucement la pente et je ne suis pas encore en haut du col, alors je pense que si je devais avoir la malencontreuse idée de recommencer à faire ce job, ce serait la fin du voyage.








Laisser un commentaire
Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.