Claude Semal
Reims Oreille : Bonjour Claude. Cabaretje, que tu as joué à Ay, c’est subventionné par les Ministère de la Culture et de l’Agriculture de Belgique ?
C.S. : Ni l’un ni l’autre. On n’a même pas été capables de se faire sponsoriser par Leffe, alors qu’on en boit en scène et qu’on met, à chaque fois, le bar en rupture de stock. Pas nous, mais le public!
R.O. : Les gens viennent se marrer pour des chansons belges et repartent bouleversés et heureux. Tu le fais exprès ?
C.S. : N’extrapole pas trop : j’en connais qui en ressortent énervés ou indifférents.
R.O. : Claude Semal, le rire et les larmes, comme le sucré et le salé, le chaud et le froid, c’est toute la Belgique, ça ?
C.S. : Toute la Belgique et toute la vie.
R.O. : Qui sont ces convoyeurs qui attendent dans ce pays petit ?
C.S. : C’est le nom des « convoyeurs » qui accompagnent les pigeons, le dimanche matin, jusqu’au point de départ de la course, parfois à plusieurs centaines de kilomètres ! « Les convoyeurs attendent », qui est aussi le titre d’un film de Benoit Mariage avec Poelvoorde, c’est le message cabalistique lancé sur nos ondes nationales, tous les dimanches, pour postposer le moment du départ et du lancé des pigeons. J’y vois un beau commentaire sur notre inertie.
R.O. : Tu l’aimes beaucoup, ce pays petit ?
C.S. : Je l’habite, ce qui est déjà pas mal.
R.O. : Tu la vois comment, la Belgique de ton fiston ?
C.S. : Je la vois disparaître d’ici vingt ou trente ans, puisque les Flamands veulent, je crois, leur indépendance et qu’en Europe, il n’y a pas de place à terme pour un état atrophié qui ne pourrait justifier son existence entre les pouvoirs déjà accordés aux régions et ceux déjà délégués à l’Europe. Pas de chance pour vous : nous serons peut-être un jour Français, qui plus est, par défaut. Mais du moins partageons-nous une langue et un espace culturel communs.
R.O. : Combien de spectacles as-tu sur le feu ?
C.S. : Deux ou trois spectacle et un disque. Je suis un prolétaire de la culture : je dois produire pour continuer à bouffer. Le plus récent, « ceci n’est pas un chanteur belge », sera officielle créé au mois d’août au Festival de Théâtre de Spa, en Belgique, avec 14 nouvelles chansons et un univers visuel assez « magrittien ». Avis aux amis français : il sera disponible à partir de cette date.
R.O. : Ubu Roi, pourquoi cette pièce ? Tu la joues beaucoup en France ?
C.S. : On a joué plus de 45 fois « Ubu à l’Elysée » en France. C’est du théâtre de marionnettes qui s’inspire de l’œuvre des personnages de Jarry pour raconter la prise de pouvoir de Sarkozy et ses deux premières années de règne. L’idée de faire de Sarko une marionnette m’est venue lors de ce meeting incroyable où Sarko parlait à la tribune pendant que Guaino, sa « plume », bougeait les lèvres en même temps que lui. ça faisait vraiment « la marionnette et le ventriloque ». Monsieur Sarkozy représente tout ce que je déteste : l’argent, le pouvoir, le cynisme, l’arrivisme et une absence totale de morale et de principes. Les conditions de son second mariage précipité (même bague, même voyage de noces, mêmes témoins de mariage), après une grande déclaration d’amour à Disneyland, relève carrément de la psychiatrie. Je suis un anti sarkozyste primaire, secondaire et tertiaire. Mais notre spectacle a fait rire beaucoup de monde en France, y compris des « sarkozystes repentis ».
R.O. : Claude Semal « farceur », est-ce que ça te convient ?
C.S. : J’ai l’œil qui pétille, les dents qui grincent, l’âme qui geint et le sang qui bout. Je dois faire avec cette anatomie particulière. Farceur, assurément donc, mais celui qui ne verrait que ça en moi se tromperait évidemment Ou alors, plutôt farce du Moyen-âge, ou même farce de la dinde (parce que je sais aussi faire la dinde, nonobstant ma rigoureuse hétérosexualité).
R.O. : Et Claude Semal « acteur dramatique » ?
C.S. : Dramatique à mort, avec, pour les mêmes raisons, les mêmes réserves. En plus, je pleure toujours à la fin des films. Je suis bon public du côté de l’émotion. Bon acteur, ça se discute.
R.O. : Et ces révolutions qui tournent souvent sur elles-mêmes ?
C.S. : J’ai un immense respect pour la récente campagne présidentielle du Front de Gauche en France. La « radicalité concrète », « l’insurrection civique », « la révolution citoyenne », ça me convient tout à fait. La fusion entre le socialisme révolutionnaire et de l’écologie, aussi. J’ai une vraie passion pour la politique, mais je suis un mauvais militant. Mais j’ai beaucoup de mal à concilier un engagement concret avec mon métier, ma famille et mon caractère. J’essaye de « faire avec ».
R.O. : Jacques Brel était belge ?
C.S. : Plutôt « flamand francophone », comme il se définissait je crois lui-même. Canaux, clochers, ciel bas. Ou alors, évidemment, Bruxellois. La Wallonie industrielle est peu présente dans son oeuvre. Ceci dit, s’il n’était pas à proprement parler « belge », tous les chanteurs chez nous sont devenus un peu « brelges ».
R.O. : Et le cinéma ? De quel rôle rêves-tu ?
C.S. : De celui qu’on me proposera. A la prochaine rencontre! J’aime bien les défis d’acteur. Un rôle de bourge avec un accent français, par exemple. Dans le film de Lucas Belvaux, j’avais un rôle de chômeur alcoolo et métallo très coloré, très belge, avec accent wallon. Pouvoir jouer le contre-pied de ça, ce serait génial. Mais dans le cinéma, vous dépendez du désir des réalisateurs. Ils doivent pouvoir rêver sur vous. Outre que je ne suis pas très glamour, pour jouer un banquier parisien, je ne suis pas sûr d’être vraiment en tête de liste au box office.
R.O. : Tes projets ?
C.S. : Prochain disque dans les starting-blocks : « Chez nous », chez « Franc’amour » avec les 14 nouvelles chansons du spectacle « Ceci n’est pas un chanteur belge ». Entre parenthèses, ce sera mon dixième album !
R.O. : Quel est le statut d’artiste, de saltimbanque, de théâtreux, d’écrivain en Belgique ?
C.S. : Chômeur professionnel, avec un statut ponctuel de travailleur salarié quand on joue en scène. ça ressemble un peu au statut des intermittents en France avec des montants de « chômage » beaucoup plus bas mais plus facile à conserver dans le temps (quoique ce soit en train de changer ! ). Je travaille à un projet de coopérative culturelle pour essayer de ne plus dépendre du chômage ou d’hypothétiques subsides pour pouvoir continuer à vivre et à créer. Avec les restrictions budgétaires qui s’annoncent en Europe, on commencera par couper tous les budgets volants. Ceux dont, précisément, j’ai parfois pu bénéficier. C’est le plus difficile dans ce métier : il nous faut, en permanence, nous inventer un emploi au lieu de faire simplement notre métier.
R.O. : Si tu devais choisir entre la chanson et le théâtre, entre l’écriture et la scène, entre la frite et la moule, entre Bruxelles et le Périgord ?
C.S. : Si je suis toujours là, et si je suis toujours un peu créatif, c’est précisément parce que je n’ai pas choisi. Je pratique la polyculture intensive.
R.O. : Ce métier te rend heureux ?
C.S. : je ne crois pas qu’un métier seul puisse vous rendre heureux ou malheureux. Disons qu’il m’a fallu cinq ans de psychanalyse pour continuer à pratiquer avec plaisir « mes métiers » sans me blesser perpétuellement aux regards que les autres pouvaient poser sur moi. C’est évidemment un métier très narcissique — on joue avec son corps exposé, avec ses émotions mises en scène — et l’égo affleure en permanence sous la peau. Ca vous rend fragile, et le succès, comme le pouvoir, peut rendre fou ceux qui l’approchent. A 58 ans, j’ai la sérénité un peu moqueuse des artisans. Je pétris la pâte, je fais du pain. Il y en a même qui me l’achètent et qui aiment ça! Je ne demande rien de plus. C’est très important pour moi, mais mon bonheur, je vais le chercher ailleurs : j’aime, je suis aimé, et j’ai un merveilleux petit garçon de quatre ans et demi. Tout ça est très démocratique : c’est le bonheur à la portée des caniches.
R.O. : Où sont passés les moineaux ?
C.S. : Dans les chansons… et sur les trottoirs du monde. Mais pour s’être aperçu de leur disparition, encore fallait-il préalablement les avoir un peu regardés
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