Episode 3
Oh ! Lord. Qu’est-ce qui s’passe ? J’entends dire bonjour dans toutes les langues ! Tout est noir et ça brille au loin, on dirait des étoiles… J’suis dans une sorte de mélasse grise… J’entends une voix que j’connais, même qu’on chantait du « Holy Blues » et qu’on prêchait ensemble, enfin surtout lui… Y rigole de moi, ce con, ou y rigole tout seul ? Il est enfermé dans une boîte de conserve pour sortir un son pareil ? J’sais pas te dire, mais il est devant moi et je l’vois pas.
Eh ! Man, tu viens me tenir compagnie ? Tu r’connais pu ton vieux pote Blind Wille Johnson ? Tu vois, man, je dois chanter un jour pour un mec ou une poupée du fond des galaxies. La boite de conserve c’est « Voyager ». Y a plein de gars en blouse blanche à la N.A.S.A qui se sont occupés de moi. Y m’on foutu dans l’disque en cuivre avec l’Président Jimmy Carter et d’autres aussi chiants, mais bon on s’arrange…
Dark was the night, cold was the ground,
La nuit était sombre, le sol était froid,
On which my Lord was laid.
Ce sol sur lequel Dieu était enterré.
Mine was the debt,
Cette dette était mienne,
Mine was the crime
Ce crime était mien
For which my Saviour paid.
Pour lequel mon Sauveur avait Payé.
How could he die ?
Comment avait-il pu mourir ?
How could he die
Comment avait-il pu mourir
To save a soul like mine ?
Pour sauver une âme comme la mienne ?
To save a soul like mine ?
Pour sauver une âme comme la mienne ?« Dark was the night » – (Blind Willie Johnson)
- Eh! Will ! Tu peux me dire c’que j’fous là ?
– T’étais où tout à l’heure man ? Quand l’camion t’a foncé dessus ? Il a roulé sur le vieux clebs et il en a fait du « hot dog ». Et toi, j’ose pas t’dire… T’es là en attendant, man, t’es là…T’as été à la croisée des chemins, au « crossroad » et le Diable t’a aidé… Ben… Mec, va falloir trouver un arrangement et payer. Pourquoi ma belle-mère m’a vitriolé les yeux et que j’ai chanté Dieu ? Faut payer, man…
Oh, putain ! J’peux me voir, j’peux me déplacer partout, toucher mon fils. Y sent rien… Et revenir dans ce machin si froid. La douleur monte, comment j’arrive à supporter ça ?
Ca va passer, man ! T’es encore chaud en bas !
Dark is my mind,
Mes pensées sont sombres,
Cold is my heart,
Mon cœur est froid,
And black my stained soul.
Et noire est mon âme souillée de péchés.
Can it be true, can it be real,
Cela peut-il être réel,
That God would make me whole ?
Que Dieu me veuille sain et sauf ?
Deep is the pain,
Profonde est la souffrance,
Deep is the fear,
Profonde est la peur,
So deep the sin in me.
Et profond le péché en moi.
So deep the sin in me.
Si profond le péché en moi.
« Dark was the night » – (Blind Willie Johnson)
- J’veux qu’on me brûle et qu’on jette mes cendres dans le Mississipi !
– Ah, ça, mec, c’est pas encore fait. N’oublie pas le « deal » du « crossroad ». Va falloir donner un peu de toi, tu verras…
– Dis-moi, bordel, si tu sais !
– J’ai presque tout payé, c’est pas l’moment que j’en rajoute. T’inquiète de rien, man, tout va s’arranger. Faut qu’tu sois patient maintenant…
J’y crois pas, j’ai dû serrer mon harmonica avant que l’camion me fonce dessus, il est dans ma main. Lord ! Devil ! Je veux bien souffrir, mais laissez-le-moi. Pitié, non pas cette torture ! Laissez-le-moi ! Oh Lord, souffler, jouer tout de suite, là, tout de suite. Hmmmm, yeah !
- Pleure pas, man, y vont t’le laisser ton harmonica, c’est pas ça ta punition… Arrête de chialer comme une donzelle, au fond la vie est toujours gagnante, mais putain faut en chier quand même. J’ai entendu des gonzes, tout jaunes, dire quequ’chose comme le plus ou le moins, t’vois… Comme une prise électrique ; l’énergie, l’équilibre… un truc comme ça… T’es pas au bout de tes surprises.
– Maintenant que t’es mort, tu me vois ?
– J’pourrais, mais j’veux pas, j’crois que c’est trop laid autour de moi et dans moi. La dernière chose que j’ai vue, c’est cette salope de belle-mère qui m’a foutu le vitriol sur la gueule. La sienne t’aurais vu… C’est ça le diable, il est aussi immonde, j’en gerbe encore, pousse-toi vite. Beurk ! J’ai un sixième sens, man, j’vois avec c’que j’entends. Ho ! On va pas passer le temps à pleurnicher comme les nanas, on va rigoler t’vas voir. Hé ! raconte-moi tes histoires de cul, j’les connais mais ça fait rien, t’sais combien de gosses que t’as ? Nan, j’laisse tomber… Allez…
Le camion ? Ben l’mec dedans, il est calanché, il a la tronche sur le volant, la langue qui pend… Ouais… je l’sens, il a le cœur qu’a explosé, y a plein de sang en lui. L’a rien vu, ni l’clebs, ni moi. C’est un blanc. Pourquoi que j’dis ça ? Lord ! Y a déjà des cons qui disent que c’est un salaud de raciste et qu’il a voulu me butter ; vu qu’il n’y a personne d’autre dans ma rue, pas de témoin. Y a déjà des mecs qui vont rameuter le gang des « 7 Street Black » dans le quartier ouest et qui vont débouler pour tout casser, après y z’ont l’intention de piller les commerces de Clarksdale. Faudra qu’ils évitent le Martin Lutter King Boulevard… Ça se fait pas…
- Alors ! Tu m’entends ! Faudra apprendre à être en bas ou en haut, raconte, Bon D… sang. Après on chantera du « Holy Blues », Lord nous entendra, où qu’il soit.
– Ouais ça me revient, t’sais, cette poupée, la fille du fermier de Clarksdale, c’était vrai, un chaudron, j’me suis brûlé de partout… Son père il a été « Mayor » 20 ans après, maintenant c’est un black, « Mayor Henry Espy », J’vais t’raconter les trucs qu’elle me faisait…. Après il faut que j’m’occupe de mon enterrement, mais on va prier avant, Will…
– T’sais que tu peux la revoir la fille, mais elle a changé, vaut mieux les souvenirs, mon vieux Will.
C’est vrai qu’on s’appelle presque pareil, c’est ce qui nous avait rapprochés. Blind Willie Johnson et Will Johnson. Les blacks z’ont tous le même nom dans notre coin. Oh, fils, j’ai pas eu le temps de te serrer une dernière fois dans mes bras… Humm… Lord !
Bonnes gens si vous m’écoutez fredonner cet air nuit et jour
C’est que j’suis un pauvre gars qu’a des ennuis
Et qui essaie de chasser le Blues.
Ooh…
Jesus is everywhere
Jésus est partout
He understand all about us
Il comprend tout sur nous
He watches over His children
Il veille sur ses enfants
He understand all about us
Il comprend tout sur nous
On the streets
Dans les rues
In our house
Dans notre maison
All around
Partout
He’s everywhere
Il est partout
And He understand all about us
Et il comprend tout de nous
(Fitiavana Gospel Choir : Jesus is everywhere.)
« Avec moi mes sœurs et mes frères, Yeah ! »
Le prêtre s’agita en cadence. Sa soutane rouge et noire virevoltait gracieusement, atténuant ainsi la nervosité des gestes du prêche.
– Will Johnson, tu étais si pur et si fidèle à Jésus. Tu as travaillé dur dans ta jeunesse. Ta vie laborieuse et passionnée au service de la musique, tes débuts dans les « Holy Blues » au service de Dieu, puis dans la musique du Blues t’ont mené aux quatre coins du monde. Et pourtant, tu n’as jamais cédé aux tentations de la vie. Tu n’as jamais trahi tes valeurs familiales, ni ton profond respect envers l’autre. Ta femme que tu as tant aimée va bientôt t’accueillir au Paradis. Elle te tend ses bras ! Ton fils Aaron, va chanter pour toi, car telle était ta volonté.
« Avec moi mes sœurs et mes frères, Yeah ! »
« Eh, p’pa, si tu m’entends, tu crois pas que m’man va plutôt te filer une taloche ? T’as commencé à perdre la boule quand je me suis aperçu que tu n’avais plus la notion du temps. Non, je ne venais pas toutes les semaines, mais 3 ou 4 fois par an. C’est de ta faute, tu étais suffisamment riche pour t’installer près de moi, dans le New Jersey. Mais toi et ton Mississipi… »
« Lord ! Fils ! Mais je t’entends ! Pourquoi mes yeux ont vu la chair à pâté que j’suis d’venu ? Ta mère j’la verrai pas avant que l’Diable y veuille bien m’lâcher. Et j’sais même pas c’que j’ dois payer ! Blind Willie Johnson y m’a dit que j’saurais ma peine après la messe. Humm… J’vais te jouer un air d’harmonica, j’suis trop nerveux….
Caitlyn ! s’il te plaît. Dis à ton fils de ne pas jouer de l’harmonica pendant la messe !
Attendez mon père ! C’est incroyable ! C’est un morceau que mon père jouait…
Je comprends ta douleur Aaron… Allez mon garçon range ça tout de suite !
« Il a raison, je perds la tête p’pa, putain pourquoi finir comme ça ? Je le connaissais par cœur ton air préféré. Je te le ferai tout à l’heure après la crémation. »
- Will, tu as connu tellement de célébrités, et pourtant tu n’as jamais oublié tes origines… Nous t’avons toujours vu humble et généreux. Jamais tu n’as manqué un office, et ta dévotion illumine nos cœurs…. »
« P’pa, tu crois pas non plus que j’avais pas remarqué ton manège quand tu t’agenouillais, les mains près des yeux pour reluquer le cul des femmes… Ça me faisait rire, on peut dire que t’avais du sang d’étalon dans tes veines ! P’pa, tu me manques tellement, si tu m’entends, je t’aime tu sais. Et puis t’avais raison, M’man elle était froide comme un iceberg, elle m’embrassait presque jamais. Si ! Quand il y avait ses copines pour bien faire. »
« Aaron, faut que je fasse quelque chose pour te prouver que je suis là, contre toi. Mais je ne sais quoi faire, j’suis trop ému. Oh Lord ! Aide-moi ! C’est peut-être ça l’enfer, ne p’us pouvoir toucher les siens et les voir. Quelle souffrance ! Seigneur, c’est pire que tout !
Lord I know I’ve been changed
Seigneur je sais j’ai été transformé
The angels in the heaven
Les anges dans le ciel
Done sign my name
Ont signé mon nom
Lord I know I’ve been changed (…)
Seigneur je sais j’ai été transformé (…)
Went down to the river of Jordan
Nous sommes descendus au fleuve de Jordanie
The water was chilly and so cold
L’eau était si fraîche et froide
The water chills my body
L’eau a refroidi mon corps
But the water didn’t chill my soul.
Mais n’a pas refroidi mon âme (…)
(Fitiavana Gospel Choir : The Angels)
“Oh! Jesus ! Qui est-ce qui gagne là ? Dis-moi ! Pour le moment c’est Satan ! Tes anges, où sont-ils ? Moi j’suis seul dans la merde. Ouais je sais il y a Willie… Le Blues c’est pas pour les anges je crois ! Le Blues c’est la musique du Diable, ça sent la sueur, le sexe, l’alcool. T’as oublié Seigneur !? Le mot Blues y vient de « Blue devils », (les petits diables bleus), alors arrête avec tes anges ! Le Blues ça s’insinue dans les rêves, ça te tire les orteils quand tu veux dormir, ça te pince le cœur et ça te donne envie de pleurer, ça te fouille dans les boyaux jusqu’à te faire trembler. Hé ! Douze mesures nicotinées pour une idée noire, ça fait un tabac ! Ça te fait même pas rire, d’ailleurs t’es où ? T’as signé mon nom ? Ouais j’suis en colère, j’ai pas mérité ca ! J’vais débrouiller seul et on verra bien. » (référence Telerama, Claude Poizot)











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