Guy Thomas
Reims Oreille : Guy Thomas, bonjour, m’autorisez-vous à vous vouvoyer ?
Guy Thomas : Bien sûr , mais ça me ferait quand même plaisir que tu me tutoies !
R.O. : Francesca Solleville commence son tour de chant par « Je ne suis qu’un cri ». Est-ce que ça flatte l’ego d’être chanté ainsi par cette dame ?
Guy Thomas : C’est Francesca Solleville qui a créé cette chanson, avant Jean Ferrat qui en avait fait la musique et qui l’a reprise ensuite. Je traversais un très mauvais moment et j’en ai été très fier, car Francesca est une très grande artiste et elle n’a jamais chanté des « guimauves ». Elle m’a chanté aussi d’autres très belles chansons.
R.O. : Tu as travaillé avec Jean Ferrat : comment se passaient les séances de travail ? Lui faisais-tu du sur mesure ?
Guy Thomas : J’avais édité en 1969 un recueil de poèmes chez l’éditeur Guy Chambelland. Il s’intitulait « Vers boiteux pour un aveugle ». Il m’avait valu une très bonne critique du Monde et surtout du Canard Enchaîné. Le critique du Canard m’avait vivement conseillé d’envoyer mon recueil à Jean Ferrat. Ce que j’avais fait sans trop d’espoir. Ce n’est que deux ans plus tard que Jean me fit savoir qu’il avait mis en musique « La leçon buissonnière » qu’Hara-Kiri avait publié avec un dessin de Fournier. Nous sommes devenus des amis et je lui envoyais mes recueils. Il choisissait les textes qui lui étaient proches ou qui le faisaient marrer. Je ne lui ai jamais écrit des textes sur mesure et il ne me l’a jamais demandé. J’en suis d’ailleurs incapable. J’écris sur un coup de cœur ou sur un coup de sang… La plupart du temps il prenait les textes comme ils étaient, sans rien changer. Parfois il m’a demandé de les raccourcir et les séances de travail se faisaient surtout au téléphone. Pour le disque « Je ne suis qu’un cri » nous avons passé des heures au téléphone pour les choix et les raccourcis. Il n’y eut vraiment que pour « La porte à droite », chanson politique de circonstance, qu’il m’a demandé quelques modifications en m’indiquant ce qu’il fallait chercher. Mais il ne m’a jamais rien imposé. Il respectait les textes et il aimait les poètes… C’est rare dans ce métier.
R.O. : Quand tu écris un texte, tu as l’idée qu’il deviendra chanson ?
Guy Thomas : Non, j’écris un poème ou plutôt une « goualante », c’est-à-dire un texte qu’on peut lire en public. Je ne suis pas musicien, hélas, mais j’écris avec un rythme intérieur, de manière qu’il soit agréable à entendre.
R.O. : La poésie, pour toi, c’est quoi ?
Guy Thomas : Pour moi, c’est un art qui empêche de devenir fou.
R.O. : Est-ce que ça se murmure, ça se lit religieusement, ça se crie, voire ça se hurle ?
Guy Thomas : ça se murmure, ça se chante, ça se crie ; je crois que ça ne demande pas à être hurlé, la violence est dans le texte. Et puis ce n’est pas un art sacré !
R.O. : Te sens-tu poète ?
Guy Thomas : Oui, je me sens poète, mais comme un poète de la rue, qui ne comprend pas comment on peut supporter l’ordre établi ; ça doit venir du fait que j’ai commencé à écrire très jeune dans un drôle de milieu et qu’à l’époque j’avais envie d’écrire « à quel point les hommes sont vaches » pour reprendre l’expression de Céline. D’où mes outrances, la violence de mon vocabulaire, mes parti-pris. Je ne suis pas un poète de salon.
R.O. : De quelle famille d’écrivains te sens-tu proche ?
Guy Thomas : De Villon bien sûr, Baudelaire, Verlaine, Maupassant, Corbière, Richepin, Laforgue, Rictus, Carco, Mac Orlan, Queneau et… Gaston Couté que j’ai découvert grâce à un critique qui avait écrit : « Guy Thomas a été influencé par Gaston Couté » alors que je ne le connaissais pas. Je l’ai découvert par le Vent du Ch’min et par Gérard Pierron.
R.O. : Bernard Dimey, c’est un cousin ?
Guy Thomas : Je l’admire.
R.O. : Tu as enseigné le français. As-tu proposé à tes élèves des poètes hors programme et, si oui, lesquels ?
Guy Thomas : Mac Orlan, Couté (Automobilisme, l’Enfermée…), Paul Fort, Brassens, Brel, Vian.
R.O. : Les Goualantes de Gugusse datent d’une trentaine d’années, mais sont-elles pour toi toujours d’actualité ?
Guy Thomas : C’est vrai que les Goualantes de Gugusse datent sur certains détails. Franco est mort, Pinochet aussi par exemple, on ne parle plus du carré blanc, etc. Mais pour l’essentiel, les textes me paraissent d’actualité. Quand je pense à tout ce que nous avons connu depuis et au monde où nous vivons, je trouve même que ma violence d’alors était plutôt timide. Et j’avais quand même bien raison de me méfier des punaises !
R.O. : Gugusse est parfois incorrect : c’était pour choquer les bobos ?
Guy Thomas : Non. Je ne cherche pas à choquer, même les bobos. J’aime quand on me dit : vous écrivez ce qu’on pense et qu’on n’ose pas dire..
R.O. : Tu as également collaboré à Hara-Kiri, comment c’était ?
Guy Thomas : J’ai commencé à collaborer à Hara-Kiri en 1960, alors que j’étais incorporé dans un régiment de tirailleurs marocains. J’ai rencontré Cavanna qui me publiait régulièrement des poèmes et des articles signés de mon nom ou des pseudos. Il a continué ensuite épisodiquement dans Charlie-Hebdo. A la fin de la guerre d’Algérie, j’ai eu un procès pour insulte à l’armée, Cavanna et Georges Bernier m’ont beaucoup aidé. Cavanna parle de ma poésie en ces termes : « Cela sautille comme une java, ça claquette comme une danse macabre, ça saigne comme un mur des fédérés, ça mord, ça crache et ça profane, ça s’attendrit aussi, pas souvent. De l’anar sincère… ».
R.O. : A ton sujet, certains parlent « d’écriture au vitriol, de vocabulaire de la rue », c’est ton avis ?
Guy Thomas : Je suis d’accord pour le vocabulaire de la rue et pour ce que Cavanna appelait mes « poèmes hargneux et enragés, qui laissaient aux dents un goût de râpe et, au fond de la gorge, un renvoi de vache enragée ». Mais le Canard parlait aussi de ma « tendre canaillerie » et de « cette rosette d’ironie à la boutonnière de la révolte ».
R.O. : La chanson d’aujourd’hui, elle t’intéresse ?
Guy Thomas : Je n’aime pas du tout celle qu’on entend dans les médias. Heureusement qu’il y a encore des lieux où l’on peut encore entendre des chansons « à texte ». Grâce à eux , je crois que « les mauvais jours finiront. Et gare à la revanche… ! ».
R.O. : « Guy Thomas est socialiste… tendance Louise Michel et Gaston Couté » : ça signifie quoi ?
Guy Thomas : L’illustrateur de mon livre voulait parler d’un parti où les éléphants sont organisés en tendances. Il a voulu dire probablement que la tendance de Louise Michel et Gaston Couté comptait pour du beurre.
R.O. : Quels sont tes projets ?
Guy Thomas : Je termine la mise en place de mon nouveau bouquin de goualantes. Je prépare un disque de comptines pour enfants qui s’intitulera « Les petites impertinences ». On m’a demandé ça tant les disques pour enfants sont souvent minables. Je ferai encore quelques spectacles « Hommage à Jean Ferrat » avec une chanteuse et des musiciens qu’on me demande encore.
Mais je vais travailler surtout sur des lectures publiques nouvelles, après “des noires, des rouges, des vertes et des pas mures”, qui avaient très bien marché. Je fais ça parfois tout seul, parfois accompagné de ma chanteuse et un musicien. Ce n’est pas prétentieux et en général les gens se marrent.
J’aime bien faire comprendre aux gens que la poésie, ce n’est pas emmerdant…

« La porte à droite » par Mémo (paroles : Guy Thomas, musique : Jean Ferrat)








Très bien cette interview du grand poète Guy Thomas. A renouveler souvent ! continuez !
Notre Guy Thomas a eu récemment un accident de santé. Mais il ne baisse pas la garde, poing levé et plume entre les dents. Et il continue de le proclamer :
« Certains se sont vendus pour quelques avantages
Moi je ne pourrais pas me vendre au plus offrant
Je ne vieillirai pas. Je ne serai pas sage
Et contre les salauds j’aurai toujours vingt ans. »
On est avec toi, Guy.