Rondement

2042014

En inféconde recherche d’un thème pour ce Square de printemps je me demandais si, à force de saisons, on ne finissait pas par tourner en rond ? S’agissant d’une rubrique autour de la chanson, l’affirmative de facto s’impose.

D’ailleurs, à la réflexion, tout plus ou moins tourne.

La Terre et nous tous avec elle autour d’un versatile soleil, les horloges, les violons, la clé, la route, la chance et en toutes nos affaires le fréquent regret de ne pas les voir tourner plus rond. Tout tourne plus ou moins vite, les slalomeurs et les danseuses, les modes, les vestes et les talons. Tournent encore, plus ou moins court, les rêves, les illusions, les boomerangs, les fins de mois mal arrondies, et « les révolutions sur elles-mêmes » – selon la crainte de Claude Semal -, d’une utopie anagramme de toupie.

Nous voilà revenus à la chanson, qui elle aussi tourne, du vieux vinyle au laser, en boucle dans les têtes et les lecteurs, de chorus en coda sur éternellement les mêmes thèmes.

Tout ainsi tourne, rondement parfois, une pierre roulée, une roue à aube, une chanson de Julien Clerc quand elle choisit son auteur dans la sphère des beaux rouleurs de stylo à bille.

Image de prévisualisation YouTube

Marc Servera




Louis Lucien Pascal

30122013

« Aurai-je l’audace de vous demander votre avis, ressenti sur mon travail d’auteur compositeur ? »

La question sur ma messagerie me frappa moins par une quelconque audace que par sa simplicité, sa fraîcheur, sa candeur presque.

Je partis à la découverte : http://www.louislucienpascal.com/

Une page, une seule, sans doute, j’imagine, à l’image du personnage. Tout est là, livré en vrac mais non jeté au hasard. Sous l’apparent désordre, une cohérence. Et un certain goût.

Le goût de la passion et de l’exigence qui façonnent ses chansons.

Une voix d’abord, agréablement chaude et grave, au service d’une interprétation au phrasé fluide intelligemment posé.

Un sens de la mélodie encore, pas si courant que cela dans la chanson française dite à texte, doublé d’une élégante sobriété des arrangements.

Et des textes d’une patte saillante et affûtée dans une pâte pleine et ronde.

Une écoute ne suffit pas, dix pas davantage. On ne ramasse pas en se baissant les chansons de Louis Lucien Pascal. Il faudrait plutôt se hisser, comme pour sur la pointe des pieds entrevoir au-delà.

Ou en deçà.

LES PORTS

Se seraient-ils trompés de lune ou de bateau
Les ports ça vous arrache un brin de clairvoyance
Vous y dîtes des mots qui ne sont plus les mots
Mais quelque-chose d’au-delà de la conscience

Se seraient-ils promis quelque torrent de larmes
Comme pour justifier un instant de plaisir
Comme si pour aimer il fallait que l’on arme
Ses yeux de dévotion son cul de repentir

Se seraient-ils menti sur un coup de casquette
Pour un souffle un frisson sur des eaux maquillées
Quand ça sent le poisson jusque dans la buvette
Se seraient-ils menti sans jamais se tromper

Se seraient-ils prêté sans le cœur pour y croire
Leurs serments trépassés au travers des années
Leurs souvenirs de feux copiés collés trop tard
Les ports ça vous arrache un brin d’éternité

« C’est humain, il arrive parfois au chanteur de se tromper sur sa propre valeur. Au moins, gardez-lui ce crédit : il est rare qu’au fond de lui-même il sous-évalue le talent des autres. En ce qui me concerne, j’ai la jalousie jubilatoire, en ce sens j’applaudis rageusement le chant, la phrase et le talent de Louis Lucien Pascal. Regrettant certes de ne pas avoir su voler sur son passage les graines de ses chansons. Je me console, persuadé qu’elles avaient été semées pour lui, pour Louis, pour lui seul. Salaud de jeune ! Accueillez-le. »  Allain Leprest

Marc Servera

Image de prévisualisation YouTube

 




Avis aux Compositeurs

26062013

Il tient depuis peu dans ces colonnes la belle rubrique « De chanson et du reste » et ne dira mot des siennes.

Il est vrai que ses « textes sont originellement extérieurs, périphériques à la chanson » et qu’il n’est, toujours d’après lui, « ni poète, ni artiste ».

Albert Camus disait que mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.

Il s’agit dès lors de traquer les mots qui manquent, et c’est précisément le remarquable particularisme du travail d’auteur de Cyril C.Sarot. La contradiction n’est en partie qu’apparente, l’exigence laissant autant insatisfait de soi-même que détaché des termes et appellations génériques.

Le mot qui manque est moins sûrement un mot qu’une respiration entre les mots, entre les lignes un souffle, un élan. La plupart des auteurs emboîtent leurs mots, plus rares sont ceux laissant – recherchant – cet interstice où les mots gardent la parole, où la phrase, le vers, le propos peuvent déborder de leur cadre. On est alors loin de l’eau troublée pour laisser croire à sa profondeur. A l’air libre un ruisseau, non une canalisation.

Dans le cœur mis à nu
Qui s’offre et sans défense
L’atome un peu crochu
Qui fait la différence

J’ai apprécié l’artiste – pardon, l’auteur – avant de connaître le bonhomme, et les deux ne font qu’un. « Je ne sais où je vais, mais j’aurai su partir », écrit-il. Le propre du ruisseau.

Deux sites, Hors-chant et L’Autrement dit, forment une élégante présentation de ses écrits et recueils où ses vers toujours ont cette musique intérieure qui permet de les goûter comme… des poèmes. Pour cette raison, dit autrement, ils sont plein chant.

On trouve en exergue de l’un de ses blogs cette citation d’Erik Satie : « C’est le musicien qui inventa l’art sublime d’abîmer la poésie. »

Avis aux compositeurs !

La barre est haute.

https://lautrementdit.wordpress.com/
http://horschant.wordpress.com/

 

Marc Servera




La boucherie-charcuterie

8042013

La raison a la nuque raide, si bien qu’on ne peut guère lui tordre le cou sans risque d’effet boomerang.

 

Un mot a un sens, parfois deux ou trois, rarement au-delà. Petit porte-monnaie de quatre sous, il autorise le commerce, c’est-à-dire l’évaluation, la mesure, l’échange.

Que chacun ne fiche que son billet, n’ait que billets à fourguer, et c’en est fini de l’échange, nul ne pouvant plus rendre la petite monnaie de sa pièce.

 

C’est donc du fait de la précise et modique valeur de chaque mot que tout échange est rendu possible.

 

Si richesse il y a – d’utilité, de beauté, de sens – elle réside non dans le mot mais dans la phrase et le propos, autrement dit, comme gouttes d’eau filent un ruisseau, au bout d’un long et sinueux travail de déblaiement, d’orientation, d’assemblage…

C’est l’art quel qu’il soit d’un métier.

 

La raison a la nuque raide, si bien qu’on ne peut guère lui tordre le cou sans risque d’effet boomerang.

 

Comment fait-on pour tordre le cou des mots ? On dilate leur sémantique, on les gave, on les gonfle d’attributs qu’ils n’ont pas : il s’agit de rendre in fine la grenouille aussi grosse que le bœuf, simili égalité oblige.

 

La boucherie-charcuterie  dans Le Square fontaine_duchampAinsi de nos jours, et nos nuits, la poésie est partout et tout le monde est poète et artiste, au moins à ses heures. On nous fera passer tôt ou tard un urinoir pour une œuvre d’art, et la manœuvre comme un suppositoire ; à moins que ça n’ait déjà été fait et que ceci depuis belle lunette explique cela.

 

On constatera quand même, à peine bizarrement, que personne ne songe à dire, écrire ou chanter que tout le monde est boucher-charcutier. On trouvera sans doute des auteurs de chansons spécialisés dans la terrine de mots, le pâté de vers et l’andouillette, mais… artistes !

 

Moyennant quoi, avec la meilleure intention de ne discriminer personne, effet boomerang, on place de facto le poète au-dessus du boucher et l’on déprécie implicitement face à celle d’un artiste toute autre activité, alors même que l’intitulé n’a que la modeste valeur d’un mot qui ne confère en rien la moindre valeur ajoutée.

 

Cette dernière se forge éventuellement dans la pratique assidue et ici, pour chacun en son domaine, nulle discrimination ; le sot peut exceller.

 

La raison a la nuque raide…

 

Marc Servera

 




Mary Chapin Carpenter

22102012

Mary Chapin Carpenter dans Le Square marychapincarpenter1-300x195Y a des voix comme du bois dans l’âtre.

Ainsi celle gravement belle, chaude et toute intérieure de Mary Chapin Carpenter.

A proprement parler cette femme ne chante pas, elle s’efface derrière ses chansons et l’on n’entend plus qu’elle.

Chanter c’est parler en musique et il faut peut-être toute la tranquille assurance de son propos, adossée à un exigeant travail d’élaboration, pour n’avoir pas plus à élever le ton que les tonalités, sans mimer à l’inverse ces confidences marmonnées qui peinent à masquer leur manque de souffle.

Une incise : étrangement, on ne voit guère d’équivalent féminin dans notre belle langue du pays de Chénier où nos piafs à gorge et à texte se croient fréquemment tenues de marteler leur chant, en affublant parfois leur lyrisme du tic de rouler les r comme l’océan sa mousse, le pendant masculin de cette rouroucoulade s’avérant également vérifié.

Mary Chapin Carpenter donc, songwriter américaine tendance country folk, d’un public en France confidentiel, trop, vient de sortir un album de roses et de cendres, et d’une flamme claire d’acacia : Ashes & Roses – mai 2012.

But I keep on going and I hope I’ve learned
More of what’s right than what’s wrong
It’s ashes and roses and time that burns
When you’re chasing what’s already gone
Ashes and roses and hearts that break
I tried so hard to be strong
But maybe my worries were not my first mistake
I’m chasing what’s already gone 

Image de prévisualisation YouTube

Ces quelques vers pour à peine  illustrer sa démarche et son écriture riche d’une dizaine d’albums, d’un réalisme en touches impressionnistes, souvent sobrement arrangés, toujours mélodieusement composés.

Quelques titres de suggestion pour une éventuelle première approche à la découverte de son répertoire [ http://www.marychapincarpenter.com/ ] :

- Shelter of storms
- Iceland
- Mrs Hemingway
- Grand Central Station
- Between here and gone

Image de prévisualisation YouTube

A écouter devant un feu de cheminée, ou n’importe où ailleurs.

Capables d’envoyer quelques pensées grises en fumée, y a des voix qui pansent.

Des voix comme du bois dans l’âtre.

Marc Servera

 




Iggy Populaire

22062012

Il fut une époque pas si lointaine où auteur de chansons était un métier, quand nombre d’interprètes à présent s’imaginent qu’un peu de notoriété suffit à leur conférer une signature.

Il fut une époque où parolier nécessitait un savoir-faire, une exigence, un travail, quand désormais la mode et le nec plus ultra procèderaient plutôt de l’inconscient créateur, la tripe authentique, le spontané profond, pour in fine faire aux petits soins comme aux petits coins.

Il fut ainsi une époque où Pierre Delanoë et Claude Lemesle écrivaient des chansons pour Joe Dassin, sans prétention à la grande poésie ni aux grands engagements, des chansons grand-public, dites populaires, capables de descendre dans les plus petits recoins de rue et de s’y promener longtemps pour divertir, distraire, alléger un peu trois minutes qui auront passé plus vite.

Image de prévisualisation YouTube

Il est toujours une époque où ces chansons demeurent, avec dédain plus ou moins, classées dans la catégorie variété, crème à bronzer au mieux d’un été, en tube.

Le temps pourtant a démontré le contraire.

Pierre Delanoë disait que, outre la mélodie, le texte, l’interprétation, il fallait à une chanson une construction techniquement parfaite, notamment dans la manière de poser les mots sur la musique, et que cette condition était celle de sa pérennité.
Les années ainsi ont donné un lustre à nombre de chansons de Joe Dassin.

L’une d’entre elles, « Et si tu n’existais pas », figure aux côtés de « La javanaise », « La vie en rose », « Les passantes » et « Syracuse » sur le dernier album d’Iggy Pop.

Image de prévisualisation YouTube

Quelle que soit la motivation de ce disque, c’est à la chanson française de qualité que le choix de ces titres rend justement hommage.

Marc Servera

 




D’un geste juste

26032012

Albert Camus ne se disait pas intellectuel, écrivain ou philosophe, mais artiste.
Plus encore qu’une certaine modestie, on pourrait y voir une traduction de sa volonté permanente d’équilibre entre la théorie et la pratique, l’idéal et l’accessible, l’universel et le singulier. « Les hommes ne vivent pas que de justice mais aussi de beauté », « De justice et d’innocence » écrit-il même dans « Les Justes ».
Son œuvre romanesque et théâtrale, dans une beauté à même de faire sens sur l’instant, s’est ainsi élaborée en contrepoint d’une réflexion philosophique et d’un engagement d’intellectuel pour plus de justice dont il mesurait sans doute la portée et le terme moins immédiats.
Ici une distinction probablement radicale avec Sartre en qui la justice de demain se dispensait plus aisément – en tous cas pour autrui – de beauté présente.
Camus se disait artiste, mais c’était Camus.
La plupart du temps, les artistes – quand c’est encore leur objectif – ne peuvent nous offrir qu’une beauté signifiante. Le génie seul des grands écrivains, de Shakespeare à Dostoïevski, est de nous révéler à nous-mêmes jusque dans nos recoins les plus obscurs, mais leurs découvertes sont empiriques, rarement théorisées.
Les philosophes ont davantage vocation à théoriser ce qu’ils croient déceler de ce que nous sommes et l’on peut espérer que c’est à la fin ultime de nous rendre un peu meilleurs ; vers plus de justice donc.
On pourrait ainsi déduire que l’écrivain est d’abord un acteur de beauté, le philosophe un penseur de justice.
L’intellectuel serait peut-être celui qui parviendrait à être penseur et acteur à la fois de justice et de beauté. Cette incarnation requiert sans doute des circonstances particulières.
Il faut peut-être un Dreyfus pour un Zola, pour que la beauté du verbe s’incarne dans la justice de l’action, forgeant à cette occasion le terme d’intellectuel pour la première fois appliqué à Zola.
De même, penseur de beauté paraît assez bien qualifier les mathématiciens ou les physiciens théoriciens en quête de la parfaite harmonie explicative de leurs équations.
Mais il faut en outre qu’elles s’incarnent dans une application de justice, que l’esthétique de la pensée rejoigne l’éthique de l’action pour que leur découvreur soit élevé au rang d’intellectuel plutôt que d’apprenti sorcier.
Finalement, ne serait digne du terme d’”intellectuel” que celui qui parviendrait à se hisser à hauteur d’un “manuel” qui produit du beau d’un geste juste.

Marc Servera

D'un geste juste dans Le Square albatros




L’art du métier

6012012

Pablo Picasso avait beau dire « je ne cherche pas, je trouve », Paul Valéry s’avère un guide plus convaincant : « Un auteur n’est pas celui qui trouve ses mots mais celui qui les cherche. Et il trouve mieux. »
L’artiste et le scientifique ont un point commun : ils cherchent. Que cherchent-ils ? In fine, à rendre compte de leurs observations. Leurs perceptions du monde les conduisent à vouloir en modeler une représentation. De là pareillement les lois gravitationnelles de Newton ou les Quatre saisons de Vivaldi.
A ce stade, une distinction : la science tend à objectiver, ce que l’art ne peut faire.
Le scientifique tente de proposer une explication objective d’une réalité extérieure, l’artiste essaye de restituer sa perception intérieure et subjective du réel.
Les lois de la gravitation sont antérieures à Newton, il en est le découvreur, pas l’inventeur. Inversement, le printemps, l’été, l’automne, l’hiver existaient bien avant Vivaldi, mais ce dernier demeure le créateur d’une œuvre musicale qui ne lui préexistait pas. Un autre que Newton aurait avant lui pu découvrir les mêmes lois de la gravitation, un compositeur autre que Vivaldi n’aurait évidemment pas écrit la partition des Quatre saisons à l’identique.
Une théorie scientifique peut éventuellement prétendre à la représentation complète et exhaustive d’une réalité donnée, il n’en va de même d’aucune œuvre d’art.
Pourquoi ?
Parce que la vérité est une et la beauté multiple.
Le scientifique est tenaillé d’abord par la recherche du vrai, l’artiste par celle du beau. Par des voies multiples, tous les scientifiques dans leur domaine cherchent la même et unique chose : la solution. Celle-ci, même provisoirement, constituera une forme d’aboutissement dont la validité des applications s’imposera à tous, de l’ordinateur au vaccin. L’œuvre d’art, a contrario, n’a pas vocation à clore, mais à ouvrir. Un artiste n’a rien de définitif à proposer, la beauté a mille facettes.
Est-ce à dire que le beau ne se soucie guère du vrai et inversement ?
Dites cela à un artiste, un scientifique ! Ils vous répondront que non, forcément. A quoi servirait le beau au service du mensonge, le vrai au service de la laideur ?
L’artiste recherche la belle exactitude de son trait, le scientifique l’exacte beauté de son équation.
Beauté et vérité ont partie liée. « Le beau est la splendeur du vrai », disait Thomas d’Aquin.
C’est tout l’art du métier, d’artiste, de scientifique. Du métier d’homme.

Marc Servera

L'art du métier dans Le Square albatros







adminsam |
applifiesta |
playlistpartyfun |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | harmoniedecartignies
| zeropanda
| lesamis01