Un homme qui dit

3082014

Ces lignes d’Annie Ernaux, extraites de son livre Les années, dans un passage où elle évoque la deuxième moitié des années 50 : « On était avide de jazz et de negro spirituals, de rock’n roll. Tout ce qui se chantait en anglais était nimbé d’une mystérieuse beauté. Dream, love, heart, des mots purs, sans usage pratique, qui donnaient le sentiment d’un au-delà. Dans le secret de la chambre, on se faisait une orgie du même disque, c’était comme une drogue qui emportait la tête, éclatait le corps, ouvrait devant soi un autre monde de violence et d’amour – se confondant avec la surboum où il tardait tant d’avoir le droit d’aller. Elvis Presley, Bill Haley, Armstrong, les Platters incarnaient la modernité, l’avenir, et c’était pour nous, les jeunes, et nous seuls qu’ils chantaient, laissant derrière les vieux goûts des parents et l’ignorance des péquenots, Le pays du sourire, André Claveau et Line Renaud. On se sentait appartenir à un cercle d’initiés. Cependant Les amants d’un jour donnaient la chair de poule. » Serait-il possible que les jeunes qui choisissent aujourd’hui de chanter en anglais le fassent pour d’autres raisons que le seul conformisme ? Serait-il possible qu’ils soient eux aussi touchés par « cette mystérieuse beauté » des mots en anglais donnant « le sentiment d’un au-delà » ? Certes, les choses ont largement évolué depuis les années 50 : l’Amérique a perdu une grande partie de son mystère et l’au-delà qu’elle représentait dans les imaginaires s’est depuis transformé en simple ailleurs. Mais je comprends le plaisir qu’on peut ressentir à chanter des mots « purs, sans usage pratique » ; plaisir qui participe également du mien à les entendre. Si la chanson répond à mon besoin de sens, le rock en anglais répond lui à autre chose : sa réception et sa compréhension se font autrement et ailleurs, sans jamais nuire à mon attrait pour la chanson, tant les deux se complètent et se répondent. D’ailleurs, est-on bien sûr que le sens d’une chanson en anglais soit moins obscure à l’auditeur non bilingue que le texte d’une chanson comme La mémoire et la mer ? Les mécanismes par lesquels se transmet l’émotion ne sont-ils pas dans les deux cas semblables ? Ne sont-ils pas des moyens comparables d’embarquement de l’auditeur vers l’au-delà des mots ? Quoi qu’il en soit le conformisme existe, c’est indéniable et il serait idiot de le nier. Mais il me semble un argument trop court et trop systématique pour expliquer le goût de certains jeunes pour le chant en anglais. Comme si l’on expliquait le choix de ceux qui se tournent vers la chanson française « à texte » par leur seul attrait pour la marge.

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Toujours Annie Ernaux, extrait cette fois de son livre La vie extérieure : « Les chansons transforment la vie en roman. Elles rendent belles et lointaines les choses qu’on a vécues. C’est de cette beauté que vient plus tard la douleur de les entendre. » Charmes et sortilèges de la transposition des sentiments ; les chansons et leur beauté peuvent être redoutables !

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Je garde une certaine distance vis-à-vis des termes « écrivain », « poète » ou « artiste ». C’est que ces mots éveillent en moi de la méfiance. Je les trouve chargés de trop de choses, de trop de représentations et d’attentes qui peuvent facilement pousser celui qui s’en réclame à la mise en scène de soi et à la posture. J’ai toujours eu du mal avec les écrivains trop écrivains, les poètes trop poètes, les artistes trop artistes qui paraissent ne jamais se départir de leur art, et dont chaque parole ou chaque geste semble devoir montrer à quel point ils sont habités par celui-ci. Fiers de se sentir à part, rompus à la mystification, ils sont toujours prompts à s’exposer et à faire étalage de leur « artisticaillerie », cette sorte de quincaillerie artistique faite d’attitudes, de promotion de soi et de représentations qu’ils me donnent l’impression de charrier en permanence (l’ego n’en est d’ailleurs pas forcément l’unique responsable : ces représentations sont largement alimentées par le public, qui a le plus souvent une vision déformée de l’artiste ; vision chargée de son besoin d’admiration et pouvant donner aux artistes le sentiment que ces postures sont aussi ce qu’on attend d’eux). Même lorsque les choses ne sont pas aussi marquées, la posture aussi caricaturale, l’adoption pour soi de ces mots pousse rarement vers plus de naturel et de simplicité. Il n’est pas anodin de se vivre en poète ou en artiste ; ce à quoi on peut opposer le fameux propos de Félix Leclerc, qui ne se définissait non pas comme un chanteur mais comme « un homme qui chante ».

Finalement, on peut adopter deux attitudes vis-à-vis de ces termes : celle qui consiste à garder ses distance, ou celle qui incite à se les réapproprier afin de leur redonner leur sens – certains choisissant d’ailleurs naturellement la seconde, sans forcément en avoir conscience mais en se contentant d’être eux-mêmes.

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Je me souviens cette édition des Rencontres Marc Robine, festival chanson organisé à l’époque à Saint-Bonnet-près-Riom, où étaient programmés Hélène Maurice, Gérard Pierron et Bernard Meulien dans leur spectacle Le discours du traîneux. Une exposition sur Couté était organisée sur le lieu même du festival, dont Pierron et Meulien avaient assuré une visite commentée l’après-midi de la représentation. Je me souviens en particulier la flamme avec laquelle Meulien parlait du gars de Meung et de ses textes, la passion qu’exsudait son propos, et les larmes qui perlaient à ses yeux au moment d’en improviser un extrait. Combien ces larmes et cette émotion m’avaient touché ! Combien elles témoignaient, spontanément, sans fard, du lien profond qui liait l’interprète à ses textes et à leur auteur ! Ce sont les mêmes larmes qu’on avait pu deviner, le soir, à certains moments du spectacle, elles qui venaient encore témoigner de la force de ce lien. Meulien semblait ainsi fait pour être le messager de cette écriture moderne, vivante et ciselée, tendre et mordante. L’insolence, l’humour, la beauté des textes de Couté lui collaient à la peau, il les transpirait sur scène, au chant, comme les « pésans » qu’ils racontaient transpiraient aux champs. C’est non seulement par sa voix mais par son corps tout entier que passait la langue du poète ; l’interprète traversait les mots qui semblaient le traverser à leur tour, comme si l’homme et les mots se nourrissaient mutuellement. Et ce patois, ce parler collant si bien à sa gueule du terroir, cet accent de sueur et de labour, cette mélodie des r qu’on roule comme on roulerait des pelles au vocabulaire et qui font gronder la phrase comme un éboulis pierreux : l’adhésion semblait totale entre les textes et leur interprète, tant ceux-ci paraissaient l’habiter de leur souffle et le prendre aux tripes. Tout était si naturel, authentique et sincère ! Il y avait quelque chose d’évident à voir cet homme-là dire ces choses-là, et je ressentais comme un privilège d’être le témoin de cette rencontre.

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J’imagine que Meulien se contrefout d’être ou non considéré comme un artiste, mais voilà bien quelqu’un qui redonne au terme toute sa noblesse, sa profondeur et son sens par la simple expression de son art. Un art dépouillé, sans posture et dont la simplicité touche à l’essentiel. Un art qui m’a donné ce soir-là l’impression de vivre un moment rare et précieux – un de ces moments qui font du bien, dont on se souvient et qui donnent envie de dire merci.

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Cyril C.Sarot

 

 




Les rescapés du fond du seau

2042014

Écrire nécessite de la plume, bien sûr. Mais aussi de l’oreille. En prose également, le rythme est primordial au signifiant. C’est de l’écoulement des mots et de l’harmonie des phrases que naîtra la beauté d’un texte. Plus il sera musiqué, plus il aura de consistance. Et plus il pourra, grâce à sa musique, par sa musique, aller au-delà des mots, dépasser leurs limites, agir sur les imaginaires, convoquer la poésie pour dire ce que les mots seuls ne suffisent pas toujours à dire. C’est cette alliance du sens et du son qui fait alors l’écriture. Tout comme elle fait la chanson.

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De Flaubert : « Quelle chienne de chose que la prose ! Ça n’est jamais fini ; il y a toujours à refaire. Je crois pourtant qu’on peut lui donner la consistance du vers. Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore. »

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Et si toute phrase était un peu chanson ?

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Il y a des mots que je trouve beaux esthétiquement, pour des questions de pure sonorité. Aruspice, anachorète, coquecigrue, picrocholine, épithalame. Il y en a d’autres que je trouve beaux pour leur signification, ce qu’ils évoquent, ce qu’ils contiennent de perspective, d’élargissement, de vibration, pour leurs résonances et les horizons qu’ils ouvrent.

Ainsi le mot rupture est magnifique !

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Il y a différentes manières d’envisager l’engagement en chanson. On peut espérer une chanson militante, contestataire, frontale, une chanson combattante et ostentatoire, vindicative et gueularde, chantée poing levé et rage aux lèvres. On peut aussi considérer que c’est avant tout dans la façon d’habiter sa pratique, le rapport à son intériorité, l’écoute et le respect de soi, le rejet des postures, la volonté de suivre son chemin en échappant aux normes et aux conventions, la persistance à faire les choses pour leur intérêt en elles-mêmes et leur valeur profonde, en dehors de toute justification extérieure, avec l’exigence et l’authenticité qu’elles méritent et réclament, que se situe l’engagement (ce qui n’interdit pas de pousser un coup de gueule – encore heureux ! – et de hurler comme il se doit face à l’absurdité et aux impostures de l’époque). Une façon plus intime et souterraine de marquer sa rupture ; mais aussi d’échapper aux manières convenues du genre et à la bien-pensance contestataire qui trop souvent en découle.

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« Le premier site de la chanson d’expression française » se sent légitime à s’afficher comme tel par rapport à son nombre de lecteurs. Comme répondu par son tenancier à l’un de ses contradicteurs : « NosEnchanteurs est effectivement le premier site de la chanson d’expression française : il suffit de constater son lectorat (le compteur est tout en bas de la page d’accueil, va voir et compare d’un jour à l’autre s’il a bougé). » Bien. Mais si l’on applique la même logique à la chanson en général, en se rapportant cette fois au nombre de disques vendus ou aux droits d’auteurs générés, on peut alors considérer que le show-biz en constitue le réservoir le plus fécond, que Didier Barbelivien représente sans conteste « le premier auteur-compositeur de la chanson d’expression française » et que tous les artistes dont il est question sur le site, en regard de leur maigre public et de leurs chiffres de ventes anémiés, ne sont que faire-valoir et quantité négligeable !

C’est bien là le piège des logiques quantitatives et comptables. Elles sont consubstantielles à l’industrie culturelle et à son commerce. Celle-là même que le site critique si souvent. Dommage d’adopter les raisonnements de ceux à qui l’on s’oppose.

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Si j’en parle, c’est que ces logiques peuvent être pesantes. Elles constituent, par leur omniprésence, une sorte de climat oppressant, dans lequel on baigne constamment, et qui, pour peu qu’un travail de qualité recueille malgré tout une faible audience, peut être douloureux. Ce règne du quantitatif crée un environnement où une pratique artistique ne semble trouver de sens et de justifications que dans l’accumulation – du public, des louanges, du succès, des honneurs. En comparaisons des chiffres qu’on nous jette sans cesse à la figure, on peut vite avoir l’impression d’être inutile et de n’intéresser personne. D’où un sentiment de culpabilité mâtiné de honte, dont il peut être compliqué de se défaire ; même si, au fond de soi, on sait que ce qu’on fait est légitime – et que c’est justement de ces profondeurs que vient sa raison d’être.

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Relevé sur le net, Yves Jamait évoquant Anne Sylvestre : « Quand je l’ai invitée la première fois au Zénith de Dijon, elle faisait son “jubilé”, et j’ai croisé Jean-Michel Boris [ancien directeur de l’Olympia], qui m’a dit : “Anne Sylvestre, cinquante ans de jubilé et même pas une victoire [de la musique] ! Une honte !” C’est ce que je ressens profondément ! »

http://www.dailymotion.com/video/x86ugg

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On peut rapprocher ce propos de ceux entendus chez certains amateurs de chanson, qui considèrent que les médias ou les grandes enseignes de diffusion de la culture sont des incapables, des bonimenteurs de bas étage, des aveugles incultes, une honte faite à l’intelligence et à la culture… et qui regrettent pourtant de ne pas y trouver leurs chanteurs favoris ! Qu’on pense aux marchands du temple ou au pire du pire du médiatique et du show-biz, voir tremper ses artistes préférés dans cette soupe indigeste et grasse est quand même un drôle de souhait pour ceux qu’on aime. Un peu comme constater qu’un seau est rempli de merde et ne souhaiter qu’une chose : les voir plonger dedans !

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D’Erik Satie : « Il ne suffit pas de refuser la Légion d’Honneur ; encore faut-il ne pas la mériter. » La sentence me semble applicable aux Victoires. Autant les éviter à ceux qui nous font l’honneur de ne pas les mériter.

Cyril C.Sarot

 

 




Qui milite limite !

30122013

J’ai toujours eu du mal avec le volontarisme militant. Je ne peux m’empêcher d’y voir un zèle un peu forcé, une amplification suspecte des paroles et des actes qui mène au simulacre et au détournement d’élans pourtant sincères. Ces élans, je peux parfois les partager, mais pas la façon d’y répondre. Si je ne m’interdis pas l’action ou le soutien à l’action dans des situations d’urgence, ou lorsque quelque chose de fondamental me semble mis en danger – selon un examen de la situation forcément personnel et subjectif – je me sens loin des usages du militantisme, loin de ses gesticulations, loin de ses surenchères, loin de sa volonté tapageuse de vouloir changer le monde ; et qui mène à surinvestir les luttes, à en attendre plus qu’elles ne peuvent, au-delà des urgences auxquelles elles répondent pourtant parfois avec une réelle efficacité. Loin aussi de ce rôle d’éveilleurs de conscience, de cette tendance à se constituer en minorité éclairée se devant d’apporter ses lumières à la majorité aveugle. Il me semble depuis longtemps que l’important et que la vérité se situent ailleurs. Comme souvent pour ce qui touche aux profondeurs, l’essentiel se joue en silence. Et s’il s’agissait simplement d’élargir son existence ? De la mener au mieux de ce qu’on en ressent ? De réinvestir la vie et ses possibles ? Un grand et beau défi que d’en reconnaître les signes au secret de soi, sans démonstrations ni déclarations fracassantes. Bien sûr, cela ne mène pas aux sommets de conscience atteints par les défenseurs de nobles causes, pas plus qu’à goûter l’air pur qu’on respire à ces hauteurs. Mais je persiste à croire qu’il s’agit avant tout d’être plus libre et plus vivant. De reconnaître en soi tout ce qui vit. De le défendre face à ce qui le menace. De se libérer de ce qui nous pèse. De redonner du corps et du sens à nos actes et à nos choix. De faire les choses non pour changer le monde, mais simplement parce qu’elles nous semblent importantes, légitimes et justes. Et si jamais le monde en est changé : tant mieux !

 *

 Voilà ce que j’ai eu l’occasion d’écrire à propos du militantisme. Et c’est pareil pour la chanson. Elle aussi connaît ses militants. Elle aussi entretient ses luttes. C’est que l’aimer ne suffit pas : il faut aussi la défendre ! Raison pour laquelle un bon nombre de ses amateurs ou journalistes ou chroniqueurs entretient vis-à-vis d’elle un rapport singulier. Constamment sur le qui-vive, toujours prêts à en découdre, ils se battent pour « la chanson de qualité ». Elle est leur sacerdoce et leur marotte. Moins art pour eux que noble cause. Contingent de la marge, maquisards du bon goût, ils adoptent d’ailleurs volontiers une posture de résistants. C’est qu’eux ne sont pas dupes. Eux savent le danger. Et qu’il y a quelque chose à gagner dans les causes perdues d’avance. Au moins une bonne conscience, si ce n’est un peu de grandeur. Mais leur zèle est si puissant qu’il peut sembler suspect. Leur engagement si fort que je me demande parfois quel vide existentiel il peut bien vouloir combler. Quoi qu’il en soit ces mélomanes de combat sont toujours prompts à seller leurs grands chevaux pour défendre l’honneur de leur belle outragée. Ainsi adoptent-ils une attitude le plus souvent acrimonieuse (et presque réflexe) : il suffit qu’un quelconque prix soit décerné à un membre de showbiz, qu’un jeune chanteur déclare préférer chanter en anglais pour qu’ils sortent aussitôt leurs casques à pointes. Ou plutôt leurs casques à plumes, à considérer le nombre d’articles et de commentaires sur l’inculture des programmateurs, la crasse ignorance des nouvelles générations ou l’indifférence scandaleuse et répétée des médias ; autant de hurlements à la lune et de jérémiades qui finissent, il faut bien le dire, par tourner en rond et confiner au ridicule.

 *

 Alors que faire pour qu’elle continue d’exister ? Je persiste à croire qu’il s’agit avant tout d’apprécier la chanson. De la concevoir avec foi pour ceux qui la font. De la recevoir avec exigence pour ceux qui l’écoutent. De la considérer avec le sens critique qu’elle réclame. De la faire évoluer avec l’inventivité qu’elle mérite. De la diffuser par goût et par passion. De lui ménager des espaces d’expression par l’organisation de festivals ou de concerts comme certains s’appliquent à le faire. Non parce qu’ils se battent pour elle ou la défendent. Simplement parce qu’ils l’aiment. Et si jamais le destin de la chanson en est changé : tant mieux !

 Cyril C.Sarot




Allée Destouches

26062013

Juillet l’été démarre en trombe
Et pourtant il pleut sur Meudon
Il bruine il fait froid sur la tombe
Dont tu t’es fait un édredon
Vue de dessus la pierre est grise
Pas une fleur et la roue tourne
Se recueillir n’est pas de mise
Là où les passants se détournent

Et fuient un macchab un peu louche
Allée Destouches

 

Quand on a connu la débine
Et une enfance à rapiécer
Le sang la guerre et la vermine
Ça donne envie de raconter
De tremper sa plume à rebours
Et puis la plonger dans la vase
Et comme on dit dans les faubourgs
Vaudrait mieux pas foirer son blaze

On n’est pas célinien de souche
Allée Destouches

 

Le feu et les mots qui s’embrasent
L’émotion qui va les secouer
La langue des nerfs et des phrases
Qui claquent comme un coup de fouet
Le chaos qui colle à ta prose
La mort tout en haut de l’affiche
Et l’amour qui défend sa cause
Ailleurs qu’à portée des caniches

C’est un peu tout cela qu’on touche
Allée Destouches

 

Un style à couper au rasoir
Un ton jusque-là inconnu
Humour sur lit de désespoir
Et éclats de verbe au menu
Autant d’ennemis que d’amis
Auteurs plumitifs écrivains
Comprenant que tu leur as mis
Une trempe en trois petits points

On entend siffler les cartouches
Allée Destouches

 

T’en avais du génie toubib
Mais bon ta bile était mauvaise
Si la postérité l’exhibe
C’est toi qui soufflais sur les braises
La suite on la connaît par cœur
Faut dir’ t’as déconné sévère :
A trop dégueuler sa rancœur
On finit la tête à l’envers

Et seul à voir voler les mouches
Allée Destouches

Premier rôle au rang des maudits
Encore aujourd’hui tu dénotes
Alors on te lit à crédit
Et on met ta mort sur la note
Crois-moi t’es mieux sous les glaïeuls
Réservant ta littérature
Aux asticots ces fines gueules
Eux qui font banquet des ratures

Et se les servent à la louche
Allée Destouches

Cyril C. Sarot




Prurit et poésie

8042013

L’autre soir, j’ai assisté au concert d’un chanteur de renom, du moins pour qui s’intéresse à la chanson dite « à texte ». Dans la salle, une majorité d’amateurs et de fans proclamés. Les réactions durant le tour de chant ont été plus que favorables à l’artiste. Je me suis pour ma part et successivement crispé, ennuyé, tendu, raidi, insurgé, agacé, énervé, emmerdé. C’est que je ne supporte pas cette manière de chanter, trop maniérée, trop affectée, qui me semble moins relever de l’intériorité affleurante que de la pose et de l’effet recherché. Je n’ai pas non plus aimé les textes, dégoulinants de bons sentiments et de patine. Des textes d’un lyrisme omniprésent, omnipotent, constitués d’une accumulation d’images poético-poétiques assommantes et forcées. La poésie est ici trop grossièrement poursuivie, visée, espérée. Elle n’est plus envol, surgissement, mais ambition. Une ambition affichée, une représentation de soi, une poétisation auto-satisfaite exhibée comme un diplôme qu’on accroche au mur et qu’on encadre. Tremblements de plume et surenchère de métaphores : la machine à faire des vers est mise en route. L’auteur est habité par la poésie et il faut que ça se sache ! Pour lui : une jubilation. Pour moi : un calvaire.

*

Une technique, assez courante en astronomie, consiste à regarder à-côté d’une étoile pour la voir. Cette technique repose sur une particularité de la vision humaine : la périphérie de l’œil est plus sensible à la lumière que le centre. Comme certaines étoiles ne sont pas assez lumineuses pour être vues en vision directe, elles ne peuvent être vues que si on regarde à-côté.

Pour la poésie c’est pareil : si on la vise trop directement, on la rate. Si on cherche trop à l’atteindre, on risque de la manquer. La poésie n’est pas une proie qu’il faut à tout prix capturer. Elle n’est pas une mission à remplir ni un but à s’assigner. Je suis convaincu que la meilleure façon d’écrire est de s’engager totalement dans son rapport à l’écriture, d’exprimer ce que l’on a à exprimer avec toute l’exigence et l’implication que l’écriture réclame. A partir de là, si on rencontre la poésie, tant mieux. Sinon… tant mieux aussi.

*

Ce propos d’Henri Michaux : « Je ne sais pas faire des poèmes, ne me considère pas comme un poète, ne trouve pas particulièrement de la poésie dans les poèmes et ne suis pas le premier à le dire. La poésie qu’elle soit transport, invention ou musique est toujours un impondérable qui peut se trouver dans n’importe quel genre, soudain élargissement du monde. Sa densité peut être bien plus forte dans un tableau, une photographie, une cabane. Ce qui irrite et gêne dans les poèmes, c’est le narcissisme, le quiétisme (deux culs de sac) et l’attendrissement assommant sur ses propres sentiments. Je finis par le pire : le côté délibéré. Or, la poésie est un cadeau de la nature, une grâce, pas un travail. La seule ambition de faire un poème suffit à le tuer. »

*

A trop s’astiquer la muse, ça finit par gratter. Ce qui irrite et gêne en poésie irrite et gêne aussi en chanson. Normal, tant les deux sont frangines.

Prurit et poésie dans De chanson et du reste muses-300x136

Cyril C. Sarot

 

 




Une chanson autrement réaliste

22102012

Dans son livre La tyrannie de la réalité*, Mona Chollet s’attaque à l’injonction au réalisme qu’on peut percevoir dans un grand nombre de discours, en démontrant pourquoi cette injonction relève de l’imposture. Ce faisant, elle rappelle les bienfaits de l’imagination et du rêve, non pas pour fuir le réalité, mais au contraire pour avoir une chance de l’habiter pleinement.

Une chanson autrement réaliste dans De chanson et du reste la-tyrannie-de-la-realite-mona-chollet-154x300Dans l’histoire des sciences, l’imagination s’est souvent trouvée rejetée, en particulier depuis les lumières – Malebranche la qualifiait de « folle du logis », alors qu’elle était pour Pascal « maîtresse d’erreur et de fausseté » –, car elle entraîne le chercheur à projeter malgré lui quelque chose sur son terrain, ce qui nuirait à son approche objective du monde.

S’interrogeant à son tour sur les statuts respectifs du réel et de l’imaginaire, Mona Chollet fait référence à une notion de physique quantique, la « non-séparabilité », qui apparaît comme la confirmation d’une grande idée romantique : celle qui pose le cosmos comme un seul organisme où chaque élément est lié aux autres. L’univers ne serait pas composé, comme on pourrait le croire, d’un ensemble d’entités séparées, mais d’un ensemble d’éléments dont « l’état quantique » serait « enchevêtrés ».

S’appuyant sur les propos de chercheurs comme Michel Bitbol ou le physicien quantique Bernard d’Espagnat, le livre met en évidence, dans un chapitre abordant la complexité des rapports entre l’homme et le monde, que si l’univers n’est pas fait d’entités séparées, on ne peut pas en conclure pour autant qu’il est Un. Cela supposerait en effet que le champ du possible soit « entièrement couvert par les catégories rationnelles », en particulier que « le domaine des déterminations possibles du réel soit exhaustivement couvert par les catégories de la quantité. » Or rien ne permet de le démontrer.

D’Espagnat aboutit alors à la réflexion suivante : si le champ du possible n’est pas entièrement couvert par les catégories rationnelles, si la raison seule ne suffit pas, ne peut-on pas imaginer grappiller quelques bribes de vérité concernant la réalité objective, indépendante de nous, en ayant recours à « d’autres modes de quêtes » que la recherche scientifique ? Par « autres modes de quêtes », il fait référence à l’art : « Dans la palissade de l’enclos où nous enferme notre entendement, la très bonne poésie, comme aussi la très belle musique, ouvre une petite fenêtre qui donne sur – mais oui… – le réel. » Ainsi la poésie, la musique, la peinture ne seraient pas des fuites hors de la réalité, mais au contraire des moyens de l’aborder et de la comprendre. Ce qui implique que la création artistique pourrait aussi produire de la connaissance ; Mona Chollet, remarquant que les conceptions développées par un physicien comme d’Espagnat se rapprochent de celles des romantiques, rappelle qu’ils étaient pour la plupart à la fois des poètes, des philosophes et des scientifiques.

Et la chanson dans tout ça ? Il se pourrait bien qu’elle trouve sa place parmi les arts évoqués par d’Espagnat. Par son rapport à la poésie, à la musique, par sa force d’expression et le transport qu’elle autorise, elle paraît susceptible, à l’image des autres arts, de s’élever à la hauteur de l’ordre des choses et du sens du monde. Il se pourrait alors que la chanson, dans l’appréhension et la compréhension du réel, aussi modestement, aussi infiniment soit-il, ait aussi son mot à dire.

* Mona Chollet, La tyrannie de la réalité, Folio, 2006.

Cyril C.Sarot




Philatélie et chanson

22062012

La chanson m’emmerde. C’est quand même con à dire quand on l’apprécie comme c’est mon cas. Elle est à mes yeux un outil merveilleux pour faire passer et susciter des émotions ou des idées. Mais l’absence de sens critique qui la caractérise m’exaspère. C’est qu’il convient d’adhérer sans restriction à la chanson « de qualité » : on milite entre connaisseurs, on déplore l’ignorance des autres, on se satisfait de son bon goût. Quiconque la remet en question passe aussitôt pour un traître à la cause. Si bien qu’on a l’impression d’être dans le champ du religieux, ne tolérant guère plus que la génuflexion devant l’autel de la chanson.

 

Un extrait d’un texte de Sarclo :

« Il y a de nombreuses personnes qui croient aimer les auteurs de chansons, et qui se rendent dans des petites salles ou des festivals pour les applaudir. Malheureusement ce sont des gens qui ont réglé l’horloge de leur sensibilité sur la nostalgie de l’époque où la chanson était évidente et vivante, et c’est pourquoi ils contrôlent la correction de l’écriture et de l’accompagnement des chansons précisément à l’aune de leur obsolescence.

Il ne s’agit pas pour les auteurs de fournir à ce public une écriture et une musicalité inventive, mais de reproduire une façon de faire et des sujets rassurants. C’est ce qui fait durer la chanson « rive gauche », sorte d’artefact qui ressemblerait culturellement à la peinture qu’on vend à Montmartre ou à une décoration de jardin type Blanche Neige.

C’est la raison pour laquelle, s’il puise dans des émotions et un imaginaire modernes, dans un vocabulaire non périmé et dans une musicalité vivante, un auteur de chansons aura toutes les peines du monde à trouver un public : les gros conduits sont encombrés de conneries et le petit est encombré de philatélistes. »

 

On ne saurait mieux dire. Les philatélistes sont légion et le timbre de voix n’y est pour rien. L’amateur de chanson est trop souvent sectaire, se comporte en puriste, en séide qui donne l’impression de ne supporter qu’un genre particulier de chanson – un genre, il faut bien le reconnaître, un brin suranné mais dont le prestige semble devoir se juger en regard de la bassesse des produits médiatiques de l’industrie du spectacle, auxquels la chanson tant aimée ne cesse d’être comparée – on fait si souvent référence au show-biz pour montrer, par contraste, à quel point la chanson mérite son piédestal, qu’elle ne semble prendre sa valeur que par rapport à lui; la puissance du show-biz semble alors renforcée par la sorte de fascination qu’il exerce sur ceux-là mêmes qui le critiquent. Et cette manière de s’arc-bouter sur la chanson « de tradition », comme si celle-ci relevait d’une pratique immuable, ossifiant la chanson dans une manière de faire plutôt que participer à l’enrichir, l’accompagner dans ses audaces et ses évolutions, qui en porteront le gêne et en garderont la trace – cette citation de Mahler : « La tradition, c’est transmettre le feu, pas prier devant les cendres. »

Au final, la chanson dite « à texte » semble d’une autre époque. Le genre a du mal à se renouveler, que ce soit au niveau musical ou au niveau des thèmes abordés. Bon nombre de textes regorgent de facilités, de bons sentiments et d’images éculées qui témoignent moins du manque d’imagination de l’auteur que d’un souci de satisfaire l’esprit conservateur d’un public confis dans le jus de la chanson de qualité. Or cette chanson parle aujourd’hui, à peu de choses près et de la même façon, de ce dont elle parlait il y a cinquante ans déjà. Elle est alors le reflet d’une certaine forme de paralysie. Préservée comme une relique, on la met sous cloche et on la vénère. On la fossilise et on l’érige en fierté. On se repaît d’inertie et on en ronronne de plaisir. Dans ces cas-là, oui : la chanson m’emmerde.

Cyril C.Sarot




La chanson, objet littéraire

31032012

Ce qui fait que j’aime la chanson, c’est la plume.
Bien sûr la musique et l’interprétation sont importantes. Mieux : essentielles. Texte, musique, interprétation : si l’un des trois éléments du trépied qu’est la chanson ne tient pas la route, c’est l’ensemble qui se casse la figure. J’en sais l’importance et apprécie les trois à leur juste valeur. Mais ce qui me lie à la chanson, c’est avant tout le texte. Le rythme des mots, l’image, les jeux de sens et de son. L’approche de la langue et son travail. L’agilité de plume et la finesse de l’écriture.
L’idéal est quand la plume ne se satisfait pas d’elle-même. Qu’elle vise à autre chose et s’applique au-delà. Je suis ainsi très attentif à l’aspect signifiant. Au propos et au sens d’un texte. A sa consistance de fond. Ecrire et composer des chansons sans autre prétention que divertir, agréables, légères et bien foutues est plus que respectable. La chanson est un art populaire et, en proposant cela, elle est dans son rôle. Mais s’en contenter peut aussi trouver sa limite. J’en profite pour marquer mon exaspération face à ces chanteurs, la plupart du temps grand public, mais pas uniquement, qui justifient leur médiocrité par le souci de faire de la chanson « populaire ». Populaire ne veut pas dire rabaissement. Pour toucher le peuple en question, sauf à le mépriser, rien n’oblige à viser bas.
On parle fréquemment de la chanson comme d’une petite chose sans importance. Une source de divertissement faite pour détendre et qui vous rentre gentiment dans l’oreille. Un art mineur, comme on le répète trop souvent. Echolalie douteuse. Il n’y a pas d’art mineur, pas plus que de majeur. Juste des manières de le pratiquer. C’est l’étendue de ce qu’on y engage, le talent avec lequel on le sert qui font la force et l’intérêt d’un art. Pas une nature première dont l’essence supérieure serait gravée dans le marbre. La peinture pratiquée par certains artistes est majeure. Par d’autres, elle est mineure. C’est pareil pour la photographie. Pareil pour la sculpture. Pareil pour l’écriture. Pareil pour la chanson.
Au sens le plus large, la littérature définit toute production verbale, orale ou écrite, qui comporte une dimension esthétique. Par le travail de la langue qu’elle contient, la chanson correspond à cette définition. Pour peu qu’on le veuille (ce qui dépend pour l’essentiel de l’exigence du créateur), elle est porteuse de bien des richesses et de potentialités d’expression remarquables. D’esthétique et de sens, de forme et de fond. L’écriture s’y invite et peut s’y déployer pleinement. Autant d’éléments qui font de la chanson un objet littéraire à part entière.

Cyril C.Sarot

La chanson, objet littéraire dans De chanson et du reste albatros




La chanson, outil de pensée

6012012

J’ai souvent eu l’occasion de lire ou d’entendre que la chanson, ce n’est pas de la pensée. La chanson est un art populaire qui peut exprimer tout un tas de choses – joies, bonheurs, malheurs, amours, peurs, espoirs, sentiments, parfois même quelques idées – mais pas de la pensée.
Or, plus qu’une vision restrictive de la chanson, cela témoigne avant tout d’une vision restrictive de la pensée. Comme si la pensée ne pouvait échapper au discours. Comme si elle ne pouvait s’exprimer en dehors de l’argumentation et du raisonnement. Des auteurs ont pourtant prouvé le contraire, démontrant qu’il existe un espace pour la pensée au-delà des terrains habituels et balisés. On peut par exemple évoquer Nietzsche, qui dans Ainsi parla Zarathoustra convoque la poésie au bénéfice de la pensée. On peut aussi évoquer Pascal Quignard et son ensemble d’ouvrages Dernier royaume, où la pensée s’exprime au travers d’une succession d’anecdotes historiques, de fragments de livres, de citations, de contes, d’apophtegmes pour s’offrir et se déployer en dehors de tout développement conventionnel.
Quignard, justement. Dans l’un de ses livres, La rhétorique spéculative, il évoque cette « tradition lettrée antiphilosophique qui court sur toute l’histoire occidentale dès l’invention de la philosophie » et dont le théoricien au II ème siècle fut Fronton (précepteur de Marc Aurèle). La rhétorique spéculative accorde une place essentielle à l’image, ou « imago », dans laquelle s’inscrit la pensée : l’image y est considérée comme le lieu de la pensée, rebelle et sauvage, à l’inverse de la philosophie qui serait quant à elle domestique et servile. La pensée ainsi libérée peut alors s’exprimer pleinement : les images montrent et ne démontrent pas, or il vaut mieux montrer que démontrer, les images sont plus fortes et leur force surpasse de beaucoup le discours. Elles reflètent ce travail de la langue, qui par le transport qu’il autorise permet d’aller plus loin et d’accéder à des choses qui échappent aux autres formes d’expression. La pensée ne se trouve plus inscrite dans la philosophie ou le raisonnement, mais dans la littérature et l’image, c’est-à-dire au cœur même de la langue. L’image est donc source directe de pensée et la rhétorique spéculative consiste en un « art des images — que l’empereur Marc Aurèle nomme, en grec, icônes tandis que son maître, Fronton, les nomme le plus souvent, en latin, images ou, à quelques reprises, en grec philosophique, métaphores. »
Or, au même titre que la littérature ou la poésie, la chanson n’est-elle pas un lieu privilégié de l’image ? Ne favorise-t-elle pas ce travail de la langue qui lui est favorable ? Et, plus largement, par la force d’expression dont elle sait faire la preuve, ne renferme-t-elle pas plus de potentialités qu’on ne veut généralement le croire ?
Tout comme la pensée peut échapper à l’ordre du discours, la chanson peut échapper à ses antiennes. Par la place qu’elle confère à la langue, à l’écriture, à l’image, la chanson est aussi un espace de pensée. En avoir conscience place évidemment l’auteur face à sa responsabilité – et peut-être aussi face à son exigence. Au contraire, le nier peut être une façon commode de s’en dédouaner. Quoi qu’il en soit il existe une pensée Brassens, comme il existe une pensée Béranger, une pensée Magny, une pensée Ferré. Pareil aujourd’hui pour Bertin, Vasca, Niobé ou Servera (la liste n’est bien sûr pas exhaustive). Que ces auteurs aient écrit et composé leurs chansons dans cette intention n’a que peu d’importance : la pensée est là et c’est tout ce qui compte.

Cyril C.Sarot

La chanson, outil de pensée dans De chanson et du reste albatros







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