Un homme qui dit
3082014Ces lignes d’Annie Ernaux, extraites de son livre Les années, dans un passage où elle évoque la deuxième moitié des années 50 : « On était avide de jazz et de negro spirituals, de rock’n roll. Tout ce qui se chantait en anglais était nimbé d’une mystérieuse beauté. Dream, love, heart, des mots purs, sans usage pratique, qui donnaient le sentiment d’un au-delà. Dans le secret de la chambre, on se faisait une orgie du même disque, c’était comme une drogue qui emportait la tête, éclatait le corps, ouvrait devant soi un autre monde de violence et d’amour – se confondant avec la surboum où il tardait tant d’avoir le droit d’aller. Elvis Presley, Bill Haley, Armstrong, les Platters incarnaient la modernité, l’avenir, et c’était pour nous, les jeunes, et nous seuls qu’ils chantaient, laissant derrière les vieux goûts des parents et l’ignorance des péquenots, Le pays du sourire, André Claveau et Line Renaud. On se sentait appartenir à un cercle d’initiés. Cependant Les amants d’un jour donnaient la chair de poule. » Serait-il possible que les jeunes qui choisissent aujourd’hui de chanter en anglais le fassent pour d’autres raisons que le seul conformisme ? Serait-il possible qu’ils soient eux aussi touchés par « cette mystérieuse beauté » des mots en anglais donnant « le sentiment d’un au-delà » ? Certes, les choses ont largement évolué depuis les années 50 : l’Amérique a perdu une grande partie de son mystère et l’au-delà qu’elle représentait dans les imaginaires s’est depuis transformé en simple ailleurs. Mais je comprends le plaisir qu’on peut ressentir à chanter des mots « purs, sans usage pratique » ; plaisir qui participe également du mien à les entendre. Si la chanson répond à mon besoin de sens, le rock en anglais répond lui à autre chose : sa réception et sa compréhension se font autrement et ailleurs, sans jamais nuire à mon attrait pour la chanson, tant les deux se complètent et se répondent. D’ailleurs, est-on bien sûr que le sens d’une chanson en anglais soit moins obscure à l’auditeur non bilingue que le texte d’une chanson comme La mémoire et la mer ? Les mécanismes par lesquels se transmet l’émotion ne sont-ils pas dans les deux cas semblables ? Ne sont-ils pas des moyens comparables d’embarquement de l’auditeur vers l’au-delà des mots ? Quoi qu’il en soit le conformisme existe, c’est indéniable et il serait idiot de le nier. Mais il me semble un argument trop court et trop systématique pour expliquer le goût de certains jeunes pour le chant en anglais. Comme si l’on expliquait le choix de ceux qui se tournent vers la chanson française « à texte » par leur seul attrait pour la marge.
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Toujours Annie Ernaux, extrait cette fois de son livre La vie extérieure : « Les chansons transforment la vie en roman. Elles rendent belles et lointaines les choses qu’on a vécues. C’est de cette beauté que vient plus tard la douleur de les entendre. » Charmes et sortilèges de la transposition des sentiments ; les chansons et leur beauté peuvent être redoutables !
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Je garde une certaine distance vis-à-vis des termes « écrivain », « poète » ou « artiste ». C’est que ces mots éveillent en moi de la méfiance. Je les trouve chargés de trop de choses, de trop de représentations et d’attentes qui peuvent facilement pousser celui qui s’en réclame à la mise en scène de soi et à la posture. J’ai toujours eu du mal avec les écrivains trop écrivains, les poètes trop poètes, les artistes trop artistes qui paraissent ne jamais se départir de leur art, et dont chaque parole ou chaque geste semble devoir montrer à quel point ils sont habités par celui-ci. Fiers de se sentir à part, rompus à la mystification, ils sont toujours prompts à s’exposer et à faire étalage de leur « artisticaillerie », cette sorte de quincaillerie artistique faite d’attitudes, de promotion de soi et de représentations qu’ils me donnent l’impression de charrier en permanence (l’ego n’en est d’ailleurs pas forcément l’unique responsable : ces représentations sont largement alimentées par le public, qui a le plus souvent une vision déformée de l’artiste ; vision chargée de son besoin d’admiration et pouvant donner aux artistes le sentiment que ces postures sont aussi ce qu’on attend d’eux). Même lorsque les choses ne sont pas aussi marquées, la posture aussi caricaturale, l’adoption pour soi de ces mots pousse rarement vers plus de naturel et de simplicité. Il n’est pas anodin de se vivre en poète ou en artiste ; ce à quoi on peut opposer le fameux propos de Félix Leclerc, qui ne se définissait non pas comme un chanteur mais comme « un homme qui chante ».
Finalement, on peut adopter deux attitudes vis-à-vis de ces termes : celle qui consiste à garder ses distance, ou celle qui incite à se les réapproprier afin de leur redonner leur sens – certains choisissant d’ailleurs naturellement la seconde, sans forcément en avoir conscience mais en se contentant d’être eux-mêmes.
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Je me souviens cette édition des Rencontres Marc Robine, festival chanson organisé à l’époque à Saint-Bonnet-près-Riom, où étaient programmés Hélène Maurice, Gérard Pierron et Bernard Meulien dans leur spectacle Le discours du traîneux. Une exposition sur Couté était organisée sur le lieu même du festival, dont Pierron et Meulien avaient assuré une visite commentée l’après-midi de la représentation. Je me souviens en particulier la flamme avec laquelle Meulien parlait du gars de Meung et de ses textes, la passion qu’exsudait son propos, et les larmes qui perlaient à ses yeux au moment d’en improviser un extrait. Combien ces larmes et cette émotion m’avaient touché ! Combien elles témoignaient, spontanément, sans fard, du lien profond qui liait l’interprète à ses textes et à leur auteur ! Ce sont les mêmes larmes qu’on avait pu deviner, le soir, à certains moments du spectacle, elles qui venaient encore témoigner de la force de ce lien. Meulien semblait ainsi fait pour être le messager de cette écriture moderne, vivante et ciselée, tendre et mordante. L’insolence, l’humour, la beauté des textes de Couté lui collaient à la peau, il les transpirait sur scène, au chant, comme les « pésans » qu’ils racontaient transpiraient aux champs. C’est non seulement par sa voix mais par son corps tout entier que passait la langue du poète ; l’interprète traversait les mots qui semblaient le traverser à leur tour, comme si l’homme et les mots se nourrissaient mutuellement. Et ce patois, ce parler collant si bien à sa gueule du terroir, cet accent de sueur et de labour, cette mélodie des r qu’on roule comme on roulerait des pelles au vocabulaire et qui font gronder la phrase comme un éboulis pierreux : l’adhésion semblait totale entre les textes et leur interprète, tant ceux-ci paraissaient l’habiter de leur souffle et le prendre aux tripes. Tout était si naturel, authentique et sincère ! Il y avait quelque chose d’évident à voir cet homme-là dire ces choses-là, et je ressentais comme un privilège d’être le témoin de cette rencontre.
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J’imagine que Meulien se contrefout d’être ou non considéré comme un artiste, mais voilà bien quelqu’un qui redonne au terme toute sa noblesse, sa profondeur et son sens par la simple expression de son art. Un art dépouillé, sans posture et dont la simplicité touche à l’essentiel. Un art qui m’a donné ce soir-là l’impression de vivre un moment rare et précieux – un de ces moments qui font du bien, dont on se souvient et qui donnent envie de dire merci.
Cyril C.Sarot
Catégories : De chanson et du reste










