Les rescapés du fond du seau

2 04 2014

Écrire nécessite de la plume, bien sûr. Mais aussi de l’oreille. En prose également, le rythme est primordial au signifiant. C’est de l’écoulement des mots et de l’harmonie des phrases que naîtra la beauté d’un texte. Plus il sera musiqué, plus il aura de consistance. Et plus il pourra, grâce à sa musique, par sa musique, aller au-delà des mots, dépasser leurs limites, agir sur les imaginaires, convoquer la poésie pour dire ce que les mots seuls ne suffisent pas toujours à dire. C’est cette alliance du sens et du son qui fait alors l’écriture. Tout comme elle fait la chanson.

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De Flaubert : « Quelle chienne de chose que la prose ! Ça n’est jamais fini ; il y a toujours à refaire. Je crois pourtant qu’on peut lui donner la consistance du vers. Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore. »

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Et si toute phrase était un peu chanson ?

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Il y a des mots que je trouve beaux esthétiquement, pour des questions de pure sonorité. Aruspice, anachorète, coquecigrue, picrocholine, épithalame. Il y en a d’autres que je trouve beaux pour leur signification, ce qu’ils évoquent, ce qu’ils contiennent de perspective, d’élargissement, de vibration, pour leurs résonances et les horizons qu’ils ouvrent.

Ainsi le mot rupture est magnifique !

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Il y a différentes manières d’envisager l’engagement en chanson. On peut espérer une chanson militante, contestataire, frontale, une chanson combattante et ostentatoire, vindicative et gueularde, chantée poing levé et rage aux lèvres. On peut aussi considérer que c’est avant tout dans la façon d’habiter sa pratique, le rapport à son intériorité, l’écoute et le respect de soi, le rejet des postures, la volonté de suivre son chemin en échappant aux normes et aux conventions, la persistance à faire les choses pour leur intérêt en elles-mêmes et leur valeur profonde, en dehors de toute justification extérieure, avec l’exigence et l’authenticité qu’elles méritent et réclament, que se situe l’engagement (ce qui n’interdit pas de pousser un coup de gueule – encore heureux ! – et de hurler comme il se doit face à l’absurdité et aux impostures de l’époque). Une façon plus intime et souterraine de marquer sa rupture ; mais aussi d’échapper aux manières convenues du genre et à la bien-pensance contestataire qui trop souvent en découle.

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« Le premier site de la chanson d’expression française » se sent légitime à s’afficher comme tel par rapport à son nombre de lecteurs. Comme répondu par son tenancier à l’un de ses contradicteurs : « NosEnchanteurs est effectivement le premier site de la chanson d’expression française : il suffit de constater son lectorat (le compteur est tout en bas de la page d’accueil, va voir et compare d’un jour à l’autre s’il a bougé). » Bien. Mais si l’on applique la même logique à la chanson en général, en se rapportant cette fois au nombre de disques vendus ou aux droits d’auteurs générés, on peut alors considérer que le show-biz en constitue le réservoir le plus fécond, que Didier Barbelivien représente sans conteste « le premier auteur-compositeur de la chanson d’expression française » et que tous les artistes dont il est question sur le site, en regard de leur maigre public et de leurs chiffres de ventes anémiés, ne sont que faire-valoir et quantité négligeable !

C’est bien là le piège des logiques quantitatives et comptables. Elles sont consubstantielles à l’industrie culturelle et à son commerce. Celle-là même que le site critique si souvent. Dommage d’adopter les raisonnements de ceux à qui l’on s’oppose.

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Si j’en parle, c’est que ces logiques peuvent être pesantes. Elles constituent, par leur omniprésence, une sorte de climat oppressant, dans lequel on baigne constamment, et qui, pour peu qu’un travail de qualité recueille malgré tout une faible audience, peut être douloureux. Ce règne du quantitatif crée un environnement où une pratique artistique ne semble trouver de sens et de justifications que dans l’accumulation – du public, des louanges, du succès, des honneurs. En comparaisons des chiffres qu’on nous jette sans cesse à la figure, on peut vite avoir l’impression d’être inutile et de n’intéresser personne. D’où un sentiment de culpabilité mâtiné de honte, dont il peut être compliqué de se défaire ; même si, au fond de soi, on sait que ce qu’on fait est légitime – et que c’est justement de ces profondeurs que vient sa raison d’être.

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Relevé sur le net, Yves Jamait évoquant Anne Sylvestre : « Quand je l’ai invitée la première fois au Zénith de Dijon, elle faisait son “jubilé”, et j’ai croisé Jean-Michel Boris [ancien directeur de l’Olympia], qui m’a dit : “Anne Sylvestre, cinquante ans de jubilé et même pas une victoire [de la musique] ! Une honte !” C’est ce que je ressens profondément ! »

http://www.dailymotion.com/video/x86ugg

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On peut rapprocher ce propos de ceux entendus chez certains amateurs de chanson, qui considèrent que les médias ou les grandes enseignes de diffusion de la culture sont des incapables, des bonimenteurs de bas étage, des aveugles incultes, une honte faite à l’intelligence et à la culture… et qui regrettent pourtant de ne pas y trouver leurs chanteurs favoris ! Qu’on pense aux marchands du temple ou au pire du pire du médiatique et du show-biz, voir tremper ses artistes préférés dans cette soupe indigeste et grasse est quand même un drôle de souhait pour ceux qu’on aime. Un peu comme constater qu’un seau est rempli de merde et ne souhaiter qu’une chose : les voir plonger dedans !

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D’Erik Satie : « Il ne suffit pas de refuser la Légion d’Honneur ; encore faut-il ne pas la mériter. » La sentence me semble applicable aux Victoires. Autant les éviter à ceux qui nous font l’honneur de ne pas les mériter.

Cyril C.Sarot

 

 


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